Catherine Borella, Le féminisme, autrement. Force, larmes, beauté, L’Harmattan, 2026, 126 p., 14 €.
Peut-on penser un féminisme qui ne soit ni idéologique ni réactif ?
Une lecture inattendue ! En quelques pages, on explore un féminisme retrouvé, de l’écoféminisme à Platon, de Virginia Woolf à Simone Weil et jusqu’à une redécouverte du féminin comme puissance de vérité.
Et c’est bien le pari de ce livre : du corps vécu chez Maurice Merleau-Ponty à la figure de Diotime chez Platon, dégager une métaphysique du féminin encore largement inaperçue.
Ce livre est un voyage dans l’ontologie de la femme, un voyage sur l’immense mer de son identité. On se balade de rochers dangereux en îles paisibles, de tempêtes en éclats de soleil, de dommages qu’on croyait irréversibles en voies royales où hommes et femmes naviguent finalement ensemble, et pour leur plus grand bien.
Voyons ce qu’il en est !
Écoféminisme, stopper l’exploitation du vivant
Il faut commencer par dire que l’écoféminisme imprègne ces pages, et Françoise d’Eaubonne n’est jamais loin. On voit comment l’être au monde des femmes implique une manière de respecter et connaître le vivant, sa vulnérabilité, les conditions de son développement, sa beauté. Car l’écoféminisme nous enjoint de renoncer enfin à ce projet de contrôle et d’exploitation de la nature exprimé par Francis Bacon eu XVIIe siècle à la naissance les sciences exactes : « La Nature est une femme publique, il faut la mater, l’enchaîner à nos désirs et pénétrer ses secrets ». Derrière ce fantasme de viol, il y a un profond désir d’exploitation du vivant dont nous souffrons tant aujourd’hui ; c’est ce que montre ce livre.
Écoféminisme, une métaphysique
Mais ce qui nous intéresse ici, et que l’écoféminisme, ne le sait pas encore, c’est qu’il aime la métaphysique ! Pourquoi dit-on cela ?
Être, c’est être au monde par ce corps que je suis, comme le montre Merleau Ponty. Dans le corps de la femme est inscrit évidemment sa capacité à enfanter. Pour autant, on ne trouvera ici nul enfermement dans une injonction moralisante renvoyant les femmes à des rôles sociaux limitants : il ne s’agit pas tant de la capacité biologique que d’une capacité existentielle, psychique, symbolique, spirituelle. C’est exactement ce que montre Platon dans Le Banquet avec l’immortelle figure de Diotime : la pensée vraie est celle qui accouche de la vérité en nous, et qui accepte d’être « en travail », quel qu’en soit le risque et malgré la peur de l’inconnu. C’est ce qu’on voit également dans la Genèse avec la figure d’Eve, à condition qu’on la reconnaisse enfin comme l’ezer k’negdo (ce que montre Carol Gilligan dans son livre : Une voix humaine1) : celle qui aide l’Adam en allant là où l’aner ne peut pas aller, masculin et féminin devant d’épouser l’un l’autre pour qu’à eux deux ils soient à l’image de Dieu. On montre alors combien, ces deux figures de notre culture, Diotime et Eve, peuvent être comprises comme de grandes icônes féministes.
La pensée patriarcale enfermait les femmes dans une sorte d’ontologie au rabais, les réduisant à leur « destin » biologique, empêchant leurs capacités profondes à penser, philosopher, agir, créer de manière spécifique, différemment de ce que les hommes ont toujours fait.
Sortir du féminisme des demi-habiles, de la dark anthropology
Sortir de cet enfermement mental pour dire autre chose, c’est ce à quoi appelle Virginia Woolf dans Une chambre à soi en évoquant à la fin de son essai la puissance créatrice féminine : « le jour où les femmes sortiront de ces murs où elles sont restées assises si longtemps… » Simone Weil et Hannah Arendt en sont la parfaite illustration, analysant le monde actuel, le pouvoir politique et les valeurs d’une manière nouvelle, originale, magistrale… et dont on ne peut plus se passer.
Le propos de ce livre est de sortir du « féminisme des demi-habiles » pour parvenir à autre chose. Les demi-habiles, au sens de Pascal, ce sont ceux qui déconstruisent le monde des apparences, mais qui s’enivrent de cette déconstruction pour prendre le pouvoir sur ceux qui n’avaient pas vu ce qu’il y avait à voir : puis qui imposent leur diktat et prennent possession des mentalités et des modes par leurs manières de concevoir les choses et leurs éléments de langage. On le montre dans ce que le sociologue Philippe Chanial, appelle la dark anthropology. Il est présent tout au long de ces pages dans son livre Nos généreuses réciprocités, tisser le monde commun en nous invitant sans cesse à nous en éloigner pour « rendre enfin justice à la lumineuse essence du social ». Les femmes y jouent un rôle prépondérant en étant justement au cœur de ce lien par la science de la vulnérabilité et de la relation qui leur est ontologiquement propre.
De la dualité à la duellité
Cette déconstruction des schémas patriarcaux erronés n’a de valeur que si elle permet de sortir des stéréotypes sans opposer aux anciens préjugés des préjugés nouveaux. Sortir de cette stérile logique des contraires c’est obéir à Simone Weil qui explique, en platonicienne émérite dans La puissance et la grâce que « le contraire d’un mal n’est jamais un bien, mais un autre mal ». Le bien serait justement de parvenir à un féminisme lumineux, un féminisme d’affirmation qui concerne autant les hommes que les femmes, dans un éloge de la mixité réelle qui est encore à construire.
Le primatologue Frans de Waal, qui s’oppose avec gaieté à l’idée de Judith Butler affirmant que le genre est réductible à une construction sociale, lui qui voit combien les feuilles de route de l’un et l’autre sexe diffèrent et se croisent sans cesse, est présent au premier chef dans ces pages, à travers son denier ouvrage Différents, le genre vu par un primatologue2. Il y fustige le dualisme souvent lié au féminisme « officiel » en montrant comment le corps implique une manière spécifique d’être et d’agir, que l’on approfondit alors en réalité métaphysique, fidèle à la pensée d’Aristote sur la nature : il y a un sens de l’être-femme, de l’être-homme non seulement construit, mais aussi donné, et qu’il nous appartient de déchiffrer et actualiser librement, et souplement.
Féminisme, du métaphysique au spirituel
Il faut enfin parler d’une dimension sans cesse présente dans ce livre : c’est le rappel constant du mouvement Femme vie liberté, dont on montre à quel point sa signification est profondément philosophique. Le dernier chapitre, étudie alors longuement la notion heideggérienne d’Aletheia, en le reliant étroitement avec le drame des femmes iraniennes. Car le mal représenté par les fondamentalistes et les ayatollahs, comme celui dans lequel se complaisent les masculinistes et tous ceux qui violentent les femmes, ne les attaque pas par hasard, mais comme à ce qui dans l’être humain est relié à la liberté sacrée de la vie, et à l’intériorité qui nous mène au divin.
