Catherine Borella, Philosophia, ma vie avec elle ; KAIROS, 2022, 135 pages.
Une centaine de pages pour entrer dans une vie en philosophie, un voyage de vie. L’aventure que tout enfant découvre en nommant les choses, l’aventure que tout adulte plus ou moins poursuit. C’est que l’être humain est philosophe par nature, comme M. Jourdain parlait en prose. Il est même métaphysicien, disait Schopenhauer. Il n’est pas surprenant qu’on le confirme auprès de jeunes en situation de lourds handicaps. Une expérience mise au bénéfice de chacun d’entre nous. Bruno Bérard.
C’est quoi, vivre « en philosophie » ? ça n’est pas quitter la réalité pour mieux la fuir, dans des concepts-refuge qui nous isolent du monde et des autres… c’est un voyage de vie. Peut-être un peu à part, c’est vrai, dans lequel le doute et les questions sur ce qui paraissait évident s’invitent souvent et nous mettent en difficulté. Mais c’est pour qu’on soit finalement plus près des gens, des choses, de nous-même. Vivre en gardant quelque part en soi l’inquiétude philosophique, c’est peut-être vivre mieux.
D’où ça vient finalement, cette drôle de chose qu’est la philosophie, ces drôles de gens que sont les philosophes ? Et pourquoi auraient-ils une valeur dans notre vie ? Et pourquoi les aimerait on ?
Je crois que l’origine est bien sûr dans ce qui nous caractérise en tant qu’hommes : la fonction symbolique, la capacité à nommer les choses, à les conceptualiser, et surtout… à adorer le faire. C’est un besoin vital lié à la relation entre les hommes, venant juste après celui de boire, manger, avoir chaud… Regardez comment ça se passe chez les enfants : ils adorent les mots, ils en ont soif. Sans eux, impossible de grandir. Le monde s’ouvre à eux au fur et à mesure qu’ils apprennent des autres à le nommer, et toujours en même temps à lui donner un sens. On le voit bien dans l’histoire extraordinaire d’Helen Keller, en Alabama, fin XIXe. Aveugle, sourde et muette, elle est isolée dans une nuit épaisse jusqu’à 7 ans. Arrive alors dans sa vie une nouvelle institutrice qui l’initie à l’alphabet manuel. Au bout de quelques semaines le miracle a lieu : elle comprend non pas comment on demande de l’eau quand on a soif (elle savait très bien le faire), mais juste comment on la nomme, comment on l’évoque mentalement, comment on la pense. L’immense pays de l’esprit s’est ouvert définitivement, et ne se refermera jamais pour elle. Éblouissement, joie, deuxième naissance…Bienvenue chez les hommes, Helen1 !
La philosophie n’est que le développement adulte de cette capacité humaine géniale, aussi géniale et nécessaire que respirer, marcher, voir, chanter… Les musiciens, les danseurs, les peintres, les sportifs, chacun développe une capacité spécifique, et nous nous nourrissons de ce qu’ils en ont fait. Les philosophes sont ceux qui conceptualisent le réel pour mieux le comprendre, le vivre, en chercher la vérité. Ça marche comme ça chez les humains, sinon on étouffe et on se perd soi-même, comme sous les dictatures pour qui l’interdit de penser est un fondement indispensable à leur volonté de pouvoir absolu.
Les philosophes, donc. Je vois leurs philosophies comme autant de pays qu’ils ont dessinés, cartographiés par leurs concepts, et que l’on peut explorer à notre tour. Ils ont compris comme personne avant eux quelque chose de l’existence humaine, et ils passent leur vie à l’exprimer. En cela ils nous sont précieux. Car peut-être pourra-t-on habiter ce pays (Sartre dessine plutôt le pays de l’absurde, St Augustin celui de la foi, Kant celui de la Raison…), y reconnaître notre propre expérience de vie, plus aboutie, plus claire. Ou au contraire se dire ah non, pour moi c’est très différent, je ne comprends pas cette manière de penser, pourquoi dit-il cela ? Essayons de voir… Ainsi grâce à la philosophie sommes-nous plus conscients de nous-mêmes, plus cohérents mais aussi plus capables de comprendre les autres, ceux qui aiment tel pays, pour nous inhospitalier, mais qui représente pourtant une autre manière de voir le réel, de l’analyser ; et nous nous amputerions de tout un monde en le rejetant.
Si le fondateur de la philosophie parcourait les rues d’Athènes en disant « je ne sais qu’une seule chose, c’est que je ne sais rien », c’est bien parce que la vérité sur le réel n’est jamais totalement dite, jamais absolue, jamais définitive. Car nous ne sommes pas Dieu, lui qui est au-delà de tout concept, nous ne pouvons jamais penser parfaitement le réel. Mais si j’apprends à explorer toutes ces planètes philosophiques, je serai plus ouvert à mes frères humains, je serai une meilleure personne. Gide disait crois celui qui cherche la vérité, doute de celui qui la trouve
. Quelle magnifique injonction socratique !
Je suis professeur spécialisée pour des élèves en situation de handicap moteur ou de maladie grave, et dans l’établissement où j’enseignais, nous faisions des cafés philo. Nous y débattions de problèmes philosophiques classiques : la liberté, Dieu, autrui, le bonheur… J’ai eu des élèves dont la vie a été parfois très courte, juste le temps de la jeunesse hélas. Mais, malgré les difficultés matérielles (se déplacer, parler, bouger…), ils venaient au café philo, ils y tenaient comme à leur lieu naturel, juste pour déployer en liberté cette capacité vitale : la joie de penser, la joie de réfléchir ensemble, d’échanger ses idées, d’écouter et d’être écouté. Et j’aimais apporter à leurs débats l’écho philosophique correspondant : ce que vous pensez, c’est ce qu’Aristote montre, c’est ce que dit Épicure, ou Sartre. Ça a de la valeur ; pour eux, c’est la vérité. Car la pensée est à la fois particulière et universelle.
Je me rappelle, lors d’un café philo sur la liberté, cette jeune fille en fauteuil ne pouvant ni marcher, ni parler fort, et ne bougeant que très peu. Elle disait de sa voix faible : « moi, je trouve ma liberté dans l’écriture (elle pouvait actionner un clavier numérique), c’est pourquoi j’affirme que ma liberté n’est pas à venir : je suis déjà totalement libre… Car quand j’écris que je marche, je marche. »
Ces jeunes ont été pour moi non seulement des élèves, mais aussi des maîtres, car ils mettaient à leur juste place la vie de l’esprit, et l’authenticité de la personne. Si la philosophie a pu leur faire expérimenter le bonheur de la réflexion, j’ai pu à mon tour expérimenter la joie d’être professeur de philosophie.
Je souhaite à vous tous cette joie de la pensée !

Notes
- Cf. R. Ruyer, L’homme l’animal, la fonction symbolique, Gallimard, 1964. Cf. aussi le film d’Arthur Penn, Miracle en Alabama / The Miracle Worker, 1962.[↩]