Jean Grondin est professeur titulaire au département de philosophie de l’Université de Montréal (Canada) depuis 1991 et a été président de l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines du Canada (2016-2020). Il a été professeur invité dans plusieurs universités d’Europe et d’Amérique et est l’auteur de nombreux livres traduits dans de nombreuses langues ; citons L’Herméneutique (5e éd., 2022), Du sens des choses. L’idée de la métaphysique (2013), La beauté de la métaphysique (2019)…
Dans cet entretien, Jean Grondin revient sur la permanence de la métaphysique malgré les critiques modernes et en propose une refondation à la fois historique et conceptuelle. À partir des sources grecques – Platon et Aristote –, il met en lumière la dimension fondamentale de la métaphysique comme recherche du sens, de la beauté et des premiers principes. Le dialogue explore également ses prolongements contemporains, notamment à travers l’herméneutique, ainsi que ses rapports avec la théologie, les traditions spirituelles et les défis du monde moderne. Il en ressort une conception de la métaphysique comme dialogue ouvert et inépuisable sur le sens des choses et… la beauté de la métaphysique.
Des critiques de la métaphysique
BB. Bien que raillée par Voltaire, puis réputée impossible par Kant, on ne peut vraiment pas dire que la métaphysique ait disparu, que ce soit à l’université ou en dehors, avec alors une acceptation bien plus large. Comment voyez-vous la chose en général et concernant vos propres travaux ?
JG. Il est tout de même bien d’avoir des interlocuteurs comme Voltaire et Kant. Voltaire n’a pas été le premier à la railler, loin de là. Dans la première édition du Dictionnaire de l’académie française, parue en 1694 (disponible en ligne), on disait de l’adjectif « métaphysique » qu’il « signifie quelquefois Abstrait » et on en donnait comme exemple la formule « Ce que vous nous dites est bien Metaphysique » (sic, avec majuscule et sans accent). C’est un sens que l’on retrouve parfois chez Descartes et Molière. Cette notice a été conservée, à peu de choses près, jusqu’à la 6e édition de 1835 (« il signifie quelquefois, Trop abstrait »), mais elle a disparu de la 8e édition en 1935 et de la 9e édition actuelle.
Que la métaphysique fasse l’objet de raillerie, n’est pas un déshonneur pour elle, bien au contraire. Reste à savoir pourquoi on la raille. Si Voltaire le faisait, c’est parce qu’il était le fils de son siècle qui valorisait les sciences expérimentales et qui déconsidérait toute réflexion, jugée métaphysique, qui voudrait dépasser les limites de l’expérience. Or il tombe sous le sens que le fait de privilégier ce qui est donné dans l’expérience est en soi une décision métaphysique : le réel ou l’être vrai ne serait que de la matière et la matière telle qu’elle serait captée par nos sens. Cette décision est une thèse sur l’être, donc une métaphysique. Le jeune Voltaire devait le savoir puisqu’il a écrit, vers 1735, un Traité de métaphysique.
Cette constellation est encore celle de Kant (qui a rédigé plusieurs traités de métaphysique !) à cette différence près qu’il a été formé au sein de la métaphysique scolaire (de Wolff, Baumgarten, etc.). Il la connaissait donc bien, à défaut de connaître ses sources plus classiques. Dans une de ses déclarations les plus emblématiques, il a dit que c’est Hume qui l’aurait tiré de son sommeil dogmatique et exhorté à réfléchir aux fondements de la métaphysique, question, estime Kant, que la métaphysique ne se serait jamais posée avant lui. Cela est bien sûr inexact, car la métaphysique, science des fondements, s’est toujours souciée de ses propres fondements et de son objet. Kant intente un procès intraitable à cette métaphysique scolaire, mais c’est parce qu’il veut enfin fonder une métaphysique rigoureuse. Cette métaphysique en est cependant une qui doit se fonder sur l’évidence, irrécusable pour lui, de la raison pratique. On pensera aux Fondements de la métaphysique des mœurs, aux postulats hyper-métaphysiques de la Critique de la raison pratique, à la Métaphysique des mœurs elle-même, etc.
Si la métaphysique n’a que des « ennemis » comme Voltaire et Kant, elle ne se porte pas trop mal. Kant l’a dit de plusieurs façons, dont plusieurs sont célèbres : « la métaphysique est comme une amante avec laquelle on s’est brouillé, mais vers laquelle on retournera toujours ».
Mes très modestes travaux s’inscrivent sans doute dans ce retour à la métaphysique après toutes les critiques qu’elle a essuyées et qui témoignent, comme celles de Voltaire et de Kant, de l’ascendant qu’elle exerce. Notre constellation est différente de celle de Voltaire et Kant, par au moins deux traits. D’une part, de nouvelles critiques de la métaphysique sont apparues avec Nietzsche, Heidegger, Derrida et le positivisme logique (même si ce dernier en restait souvent à la critique empiriste que Voltaire et Kant connaissaient). Elles nous obligent à repenser ce qu’est la métaphysique et en quoi elle constitue la base de la philosophie et de la science elle-même. D’autre part, en tant qu’héritiers de la conscience historique, qui est apparue après Kant et un peu à cause de lui, nous avons aujourd’hui une meilleure connaissance de ce qu’a été la métaphysique aux différentes étapes de son histoire et chez ses principaux artisans.
D’où mes deux grands soucis (qui ne sont évidemment pas seulement les miens) : celui de savoir ce qu’est la métaphysique, donc de la refonder et de la pratiquer après toutes les critiques dont elle a fait l’objet, et de savoir ce qu’elle a été historiquement et comment elle a fondé notre tradition de pensée.
BB. Vous avez raison de rappeler ces éléments d’histoire et de contexte. On risque toujours de penser à l’intérieur d’une pensée anonyme et contraignante qui est celle d’une époque et d’un langage (dirait Foucault) ; on a là Kant dans son « sommeil critique » (Borella) ou, quitte à être en « simple » réaction, Voltaire parlant de ses coïonneries ; voire peut-être Heidegger, avec une lecture partiale d’Aristote et un évitement de Platon (c’est du moins ma compréhension de non spécialiste de Heidegger).
Retour à Platon et Aristote
Il me semble que si la métaphysique a perduré jusqu’à ce jour, en dépit donc de tous ses détracteurs, c’est qu’elle a une source dans deux évidences épistémologiques mises en lumière au début de notre « tradition » intellectuelle européenne. Celle, formulée par Aristote, d’un Antécédant transcendant : « Si rien n’est premier, rien n’est cause » (Métaphysique I, a c. 2) – la « science » étant connaissance par les causes. Et celle formulé par Platon, d’un sens non générable par l’homme, mais reçu du dessus (pour ne pas dire d’en haut), avec sa distinction essentielle de l’intelligence et de la raison (dont Kant inversera la hiérarchie, d’où l’énergie mentale dont se dote actuellement l’humanité, mais dont l’appellation devrait être « RA » pour raison artificielle).
Est-ce qu’un tel « retour » à ces évidences premières est part de la métaphysique, telle que vous la refondez et la pratiquez après toutes les critiques dont elle a fait l’objet ?
JG. Absolument (si l’on peut dire et ce qu’il y a de bien en métaphysique, c’est qu’on le peut). Vous avez raison de dire que Platon et Aristote sont les fondateurs de notre tradition de pensée, dont les racines, pour le dire dans les termes de Descartes, sont la métaphysique (« toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences… »). Aristote et Platon partent de leurs expériences pour nous introduire à ce que l’on peut appeler la métaphysique, laquelle porte bien sûr d’autres noms chez eux : Aristote parle de philosophie première et Platon de dialectique et même, plus simplement, de science (epistèmè) pour parler de la connaissance des idées premières.
L’une des voies d’entrée dans la métaphysique est bien pour Aristote la notion de cause (il y en a d’autres chez lui, celles de l’être ou de « l’être en tant qu’être », de la nature, de la notion d’acte, de l’Un, du Bien, de l’intelligence se pensant elle-même) et c’est peut-être parce qu’il avait un esprit très scientifique (il a fondé la plupart des sciences). Pour lui, on comprend une chose quand on en connaît la cause. Il le dit dans sa Métaphysique (994 b 29) et ailleurs. Étant première, la philosophie première sera nécessairement la science des premières causes et des premiers principes (981 b 28). Or il faut une première cause, sinon, comme vous le rappelez justement, rien n’est cause. Son génie est de montrer que la notion même de cause s’entend de plusieurs façons et que sa conception la plus haute est celle qui y voit une cause finale. Cette idée porte toute sa physique et sa métaphysique.
L’expérience fondamentale de Platon, son maître (cela se voit !), est effectivement celle du « sens » qui traverse toutes choses. Platon ne parlera peut-être pas de « sens », mais d’eidos, c’est-à-dire de l’idée qui est au principe de toutes choses et qui explique l’ordre, la régularité et la beauté des choses. C’est une idée que l’on peut voir et d’autant que le terme d’eidos renvoie à un voir (ideô, dont l’aoriste oida veut dire « je sais » : je sais parce que j’ai vu). Quelle est cette vision ? Cela peut être une vision sensible, comme cela est évident dans le cas de la beauté qui se laisse voir et que l’on contemple partout, mais pensée jusqu’au bout, comme grand principe de l’ordre des choses, c’est une vision de l’intelligence qui se saisit du principe qui irrigue toutes choses.
Dans mes travaux sur Platon, j’ai rappelé qu’eidos voulait aussi dire « beauté » en grec. On l’oublie souvent ou on l’ignore tout simplement pour privilégier une conception plus intellectuelle de l’eidos. C’est une lecture probablement trop moderne qui oublie la beauté de tout ce qui relève de l’eidos. La beauté entendue au sens grec, bien sûr, qui comprend non seulement la beauté esthétique, mais aussi la bonté, l’intelligence et la finalité. Platon inaugure à mes yeux la métaphysique en nous faisant découvrir cette beauté (donc cet ordre, cette intelligence, cette finalité, ce grand sens) des choses. En passant, le lien entre l’eidos et la beauté s’est conservé en latin : eidos a le plus souvent été traduit par species, que l’on traduit par espèce, mais tout bon dictionnaire latin confirmera que la species, c’est aussi la beauté (la splendeur, l’éclat) en latin. Comme pour l’eidos grec, cette beauté s’offre en latin à un voir, spicio ou specio, puis specto. Cette conception fondamentale de la beauté ou de l’idée est fondamentale pour Platon. Aristote s’en souvient quand il dit, au début de sa Métaphysique (982 b 10), que la philosophie première est la science première (archikè) qui sait en vue de quoi chaque chose est faite et qui connaît donc le bien (t’agathon), le souverain bien ou ce que Platon appelait l’idée du Bien qui gouverne toutes les idées. Ce sont des idées que j’ai voulu rappeler ou mettre en évidence dans mes travaux de métaphysique comme Du sens des choses et La beauté de la métaphysique. Je n’ai jamais eu le sentiment que ces choses avaient été lues, mais ce n’est pas grave en soi (il est plus important de lire Platon et Aristote). Ce qui m’importe, c’est la beauté de la métaphysique elle-même et ce qu’elle a à dire sur la beauté, l’ordre et le sens des choses. C’était le double sens du titre.
BB. Je vous suis totalement et, si nous ne nous sommes pas lus assidument l’un l’autre (dans mon cas, c’est plus « logique » de ne pas être lu), j’ai écrit un « Retour vers une métaphysique du beau » (in Du religieux dans l’art, L’Harmattan, 2012, pp. 41-54), dans lequel, à l’issue d’un voyage antichronologique partant de l’art-con., on finit par voir Platon montrer comment on peut passer du désir des beaux corps à l’amour des belles âmes pour parvenir à la contemplation de la beauté en soi. L’initiation à la Beauté se fait en trois étapes : purification, ascension et contemplation ; c’est que la beauté appartient à une sphère qui est supérieure à celle des sens et de l’entendement, elle est quelque chose d’intelligible, qui s’adresse à l’esprit : « lancé sur l’océan de la beauté, et tout entier à ce spectacle, il enfante avec une inépuisable fécondité les pensées et les discours les plus magnifiques et les plus sublimes de la philosophie ; jusqu’à ce que, grandi et affermi dans ces régions supérieures, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du beau […] » (Le Banquet, 210d), et cette « science » est « gnoséologique », elle est connaissance métaphysique, c’est-à-dire sur-connaissance ou, a minima, connaissance suprarationelle.
Avez-vous pu, dans un contexte universitaire – certes, probablement plus libre, moins laïciste à la française, pour ne pas dire volontairement et par méthode athéiste – utiliser ou développer des pensées philosophico-métaphysiques, disons « suprarationelles » (ou ouvrant à celles-ci), voire des éléments de « sagesses » ou de théologie – ne serait-ce qu’issues de la « source grecque », mais peut-être également d’un néoplatonisme chrétien, tel qu’on le trouve chez Gadamer dont vous êtes spécialiste (mais également ailleurs) ?
Tradition métaphysique
JG. Oui, j’ai pu le faire ou je m’y suis risqué. Je ne sais pas si notre contexte est plus libre. L’université, malgré la vocation universelle attachée à son nom, reste un petit monde qui peut être confinant. Nous venons d’importer la laïcité à la française, histoire de nous donner une religion de remplacement, et dans notre contexte universitaire, l’athéisme est de rigueur. Je ne m’en suis jamais beaucoup soucié. Ce qui m’aide, c’est que la métaphysique est une discipline fondamentale de la philosophie et que je donne à mon université un cours d’introduction à la métaphysique depuis 1991. Je commence toujours avec les Grecs, ce qui, je l’avoue, n’est pas très original. Les principaux auteurs grecs que j’aborde sont, après Parménide, Platon, Aristote et Plotin. Après cela, j’en viens à Augustin, sur lequel j’ai aussi fait plusieurs séminaires. C’est à mes yeux le meilleur représentant du néoplatonisme chrétien et un auteur dans lequel je me suis toujours reconnu.
On ne me demande pas d’enseigner la philosophie médiévale, mais je le fais quand même parce que leur métaphysique est incontournable : Anselme, Avicenne et Averroès (avec des moyens limités : je ne peux pas lire l’arabe), Thomas, un peu Nicolas de Cues, quelques autres. Les modernes ont relancé la réflexion métaphysique, avec Descartes, Spinoza et Leibniz. On me demande surtout d’enseigner les Allemands comme Kant, Hegel ou Heidegger. C’est peut-être même par eux que j’en suis venu à la métaphysique classique. Ils parlent tellement de métaphysique, veulent à tout prix la rendre possible (Kant), l’accomplir (Hegel) ou mieux poser sa question (Heidegger), celle de l’être, que j’ai voulu savoir ce qu’elle était et pourquoi elle était si essentielle à la philosophie. Puis, il y a Gadamer, il est vrai, sans doute le plus grand philosophe que j’aie pu fréquenter. En France, il est moins connu que les classiques que je viens de nommer, mais j’ai toujours admiré son sens de la tradition (à une époque qui était si volontiers iconoclaste) et son optimisme vital (à une époque qui avait perdu tout espoir et qui célébrait, sans toujours oser se l’avouer, le nihilisme). Il a aussi redécouvert, à sa façon, la métaphysique platonicienne de la beauté, comme trait fondamental de l’être et celle des transcendantaux. Il opposait justement ces deux grandes métaphysiques au primat moderne du sujet. Il m’a incité à développer une métaphysique d’inspiration herméneutique et une herméneutique qui n’a pas honte de se dire métaphysique. L’herméneutique m’a ainsi aidé à redécouvrir et à rafraîchir la métaphysique. Je reconnais volontiers qu’il est plusieurs façons de s’introduire à la métaphysique.
Et vous, comment en êtes-vous venu à la métaphysique?
Des trois indices à une métaphysique du paradoxe
BB. Je comprends bien l’apport de l’herméneutique contemporaine qui ajoute un recul bien en phase avec celui, intrinsèque à la métaphysique ; notamment Heidegger rappelant l’implication irréductible du métaphysicien dans toute question métaphysique (« Was ist Metaphysik ? ») – après Aristote (ce n’est pas l’intelligence qui connaît, c’est l’homme, De Anima, III, 4-5 ; 429a–429b) puis Thomas d’Aquin (son Hic homo intelligit ou Intelligere est actus huius hominis ; par ex. S. T. 1 q 75 a-2 et q. 76 a-2).
Pour ma part, voici comment j’en suis venu à la métaphysique. C’est, dès l’enfance et par tempérament, que je me suis interrogé sur ce qu’il y a ultimement. Par la force des choses, ne bénéficiant pas d’un cursus et d’une carrière universitaire, j’ai avancé de façon quasi autodidacte. S’il faut citer des « maîtres » (malgré eux), mentionnons Platon et Aristote, Augustin, Descartes, Leibniz, Pamphile, Borella et, plus que tous, Denys l’Aréopagite et Maître Eckhart (mais aussi Nicolas de Cues).
Plusieurs indices m’ont initié à une pensée métaphysique, outre, d’une part, la question leibnizienne « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » et, d’autre part, le fait que quelqu’un aussi intelligent que Thomas d’Aquin (ou Bonaventure) se soit intéressé au christianisme.
Le premier indice est celui d’Aristote, déjà évoqué : « si rien n’est premier, rien n’est cause », « imposant », scientifiquement ou rationnellement ou logiquement, la pensée d’un antécédant premier et, nécessairement, transcendant.
Le second indice est celui de Platon, déjà évoqué également, du sens que l’homme ne saurait générer par lui-même, mais seulement refléter comme un miroir (speculum en latin) ; c’est, philosophiquement ou suprarationnellement, « révéler » une transcendance. C’est ainsi une expérience de quasi-révélation.
Le troisième est l’existence universelle de sagesses et de révélations religieuses – les deux premiers indices me semblant réfuter à l’avance, leur réduction à des productions organique ou psychique.
Allant plus loin dans la pensée métaphysicienne que les « simples » pensées philosophiques, j’ai étudié le plus profondément possible les enseignements métaphysiques (et spirituels) de ces traditions. Cela a donné un premier ouvrage essentiellement métaphysique : Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens en regard des traditions bouddhique, hindoue, islamique, judaïque et taoïste, pour lequel j’ai demandé et reçu l’imprimatur, afin d’être sûr de ne pas répandre de fausses compréhensions – en tout cas du christianisme. Je dois avouer qu’après ce livre, j’ai eu l’impression d’être allé au bout des pensées humaines les plus ultimes et les plus radicales. C’est là que la pensée bascule du discursif au contemplatif. Elle est allée au bout d’elle-même.
Pour suivre néanmoins, plus philosophiquement et pour pallier (en partie) mes carences en la matière, j’ai rédigé une synthèse par thème de l’œuvre philosophique de Jean Borella (Jean Borella, la Révolution métaphysique, après Galilée, Kant, Marx, Freud, Derrida).
Me sentant alors mieux équipé en métaphysique, j’ai cherché à diffuser cette perspective métaphysique de façon « pédagogique », en proposant des interprétations métaphysiques de songes, de contes de fée, du sexe et des sexes, de la démocratie, de l’IA, de l’écologie, des doctrines cyclologiques (en cours)…
En termes plus académiques, j’ai cherché, similairement à ce qui a été fait pour l’analogie, à développer une épistémologie originale : Métaphysique du paradoxe – distinguant les paradoxes de la raison des paradoxes de l’intelligence et aboutissant à une connaissance ultime possible : une « connaissance paradoxale ».
Dans un autre registre, je travaille à proposer une « métaphysique de la relation » qui me semble résoudre des questions que ne résolvent pas les métaphysiques de l’être.
Tout ceci reflète d’avantage des ambitions démesurées que des résultats reconnus, voire même probants. Mais, n’ayant aucun objectif en la matière, toutes ces choses sont simplement mises à disposition du plus grand nombre, notamment au sein du site quintalingue (ou pentaglotte !) metafysikos.
L’ouvrir à d’autres pensées de la métaphysique est la démarche actuelle – à l’indienne – que la synthèse des points de vue pointe vers la réalité de la chose.
Métaphysique et confession religieuse
JG. Quel parcours lumineux et comme je suis ignorant ! L’ouverture est une grande vertu métaphysique. J’en trouve la démonstration dans « L’école d’Athènes » de Raphaël montrant Platon et Aristote discutant des grands principes de l’ordre du monde, entourés par tous les grands savants qui les ont précédés, leurs contemporains et plusieurs de leurs successeurs (dont Raphaël lui-même) qui tous appartiennent à la même école, sont à l’écoute les uns des autres, lisent des livres et contemplent l’ordre du cosmos. Comment poursuivre cette conversation raphaélienne aujourd’hui ? C’est une question que je me pose souvent. Il y a l’enseignement, bien sûr, comme à l’époque de Platon et d’Aristote. Comme mes maîtres, j’ai privilégié les articles et les livres, mais les livres sont de moins en moins lus et je crains que plusieurs ne se contentent désormais des résumés des articles qui seront produits par l’intelligence artificielle. Il y a aujourd’hui de nouvelles formes de discussion et de transmission : les vidéos, les podcasts, les sites Internet, les blogues et le monde éphémère des réseaux sociaux. Je pense que vous avez fait le bon choix avec metafysikos. Je confesse, ici aussi, mon ignorance et mon incompétence. Continuons d’explorer les avenues de la réflexion et de la communication philosophiques.
L’une des questions que votre réflexion m’inspire est celle de savoir dans quelle mesure la métaphysique doit être confessionnelle. Elle a certainement été développée par des auteurs chrétiens dans la patristique et dans le Moyen Âge latin, puis par des auteurs modernes, de Descartes et Leibniz à Gilson, mais elle a aussi été pratiquée par des Grecs, qui ignoraient tout des religions révélées, par des juifs come Philon ou Maïmonide, sans oublier Rosenzweig et Levinas, des musulmans comme Al-Farabi, Avicenne ou Averroès, etc. J’ai le souci de respecter ici, autant que faire se peut, la frontière entre la théologie, qui se veut confessionnelle, et la métaphysique, plus rationnelle, même si elle ne va pas non plus sans engagement. Dans le monde contemporain, on attend de la philosophie qu’elle soit plus universelle et qu’elle s’adresse à tous indépendamment de leurs allégeances confessionnelles. C’était une idée chère à Paul Ricœur. Vous me paraissez indiquer la voie à suivre en mettant en dialogue le christianisme avec les traditions bouddhique, hindoue, islamique, judaïque et taoïste. C’est une manière inspirante de poursuivre la conversation raphaélienne. Mais comment intégrer les agnostiques et les athées qui ne sont pas sans métaphysique, ni sans interrogation fondamentale sur le sens des choses ?
BB. Vous avez bien raison : on voudrait pouvoir distinguer une métaphysique strictement philosophique d’une métaphysique confessionnelle, c’est, à tout le moins, l’injonction laïciste contemporaine – en Occident en tout cas. Toutefois, il ne faudrait pas se laisser enfermer dans cette unique alternative, la métaphysique est bien plus large et doit couvrir l’ensemble de la réalité, même si, formellement, elle ne sera jamais universelle.
Une métaphysique universelle, d’ailleurs, c’est l’espérance déçue du XXe siècle. René Guénon, qui aura favorisé la rupture d’avec le kantisme et le scientisme du XIXe siècle et réouvert l’accès à une intellectualité sacrée – comme Frithjof Schuon, Ananda Coomaraswamy, Titus Burckhardt, Leo Schaya –, aura tenté l’édification d’une métaphysique universelle, voire d’une religio perennis (l’« unité transcendante des religions » de Schuon), mais tous, souvent par conversion, se rangeront au sein de confessions particulières (islam, hindouisme, judaïsme), sans que la métaphysique n’ait pu englober formellement les religions. La démarche métaphysicienne est universelle, jamais sa formulation puisqu’elle se tient au-delà de toute forme. Une illustration, par exemple, serait la coexistence de l’analogie de l’être d’un Thomas d’Aquin et l’exemplarisme divin d’un Bonaventure, qui ne peuvent « ni s’exclure ni coïncider » (Gilson).
Alors que les sociétés anciennes (pré-religieuses) unifiaient socialité et sacralité, les sociétés modernes occidentales tentent de séparer dans l’homme ces deux aspects. Toutefois, il n’y a pas d’opposition entre le croire et le savoir. L’opposition entre les croyants qui croient et les savants qui savent n’a pas de sens. L’ordre cognitif va de l’ignorance à la connaissance et c’est l’ordre volitif qui va permettre d’adhérer – ou non – à une connaissance, en y ajoutant un croire. C’est vrai aussi bien en science qu’en philosophie… ou qu’en religion. La métaphysique est un entre-deux, portant sur un méta-physique ou un sur-naturel, disons un suprarationel, lequel est exclu, par constitution, des sciences et des philosophies rationnelles.
C’est pourquoi, loin des croyants qui croient et des savants qui savent, il y a une gradation quasi continue entre les rares fanatiques religieux et athées forcenés, si bien que les croyants et incroyants moyens, qui sont quasiment les mêmes dans l’Occident actuel – et peut-être ailleurs –, représentent l’essentiel de l’humanité.
« Dieu est mort et c’est Kant qui l’a tué » ! est une provocation de la Métaphysique du paradoxe (2019). Son œuvre de réduction rationaliste permet à ses yeux de remédier au mysticisme (1790), et de ramener La religion dans les limites de la simple raison (1793). Sur cette base d’un surnaturel inaccessible, on va passer, pour certains, au surnaturel inexistant : il n’y a plus de Dieu, il est mort. Et la littérature emboîtera le pas avec des poètes comme Heine ou Gérard de Nerval au XIXe siècle.
Mais, ce qui est extraordinaire, c’est que les plus antireligieux – ou anticléricaux – finissent par se référer à Dieu ou à un absolu d’une façon ou d’une autre. Même mort, Dieu continue à les hanter, fussent-ils philosophes : L’homme-Dieu (Luc Ferry, 1996), Le religieux après la religion (Luc Ferry, Marcel Gauchet, 2007), Traité d’athéologie (Michel Onfray, 2005), L’esprit de l’athéisme (Comte-Sponville, 2006) ou scientifiques : Y a-t’il un grand architecte de l’univers ? (Hawking, Mlodinow, 2010/2011), Pour en finir avec Dieu (Richard Dawkins, The God Delusion, 2006)…
Certes, ces auteurs sont loin d’être des métaphysiciens. Ainsi est-il utile de dénoncer le « pervers néo-religieux laïque » (Onfray). Il y a eu le culte de l’Être suprême après la Révolution. Aujourd’hui, typiquement, on voit des « baptêmes laïques » en mairie, des célébrations laïques de mariage parodiant les mariages religieux et on a ce fameux « vivre-ensemble » à la mode, qui fait ersatz à la charité, mais que son absence de fondement rend plutôt bien inefficace. Dès lors, ne serait-ce que face aux trois indices évoqués, il me paraît difficile de ne pas déployer une métaphysique large, englobante. Elle n’est pas nécessairement confessionnelle, mais ne peut pas ignorer ledit troisième indice.
Pour répondre à votre point sur « comment intégrer les agnostiques et les athées », je dirais qu’une métaphysique aboutie ne saurait être une moyenne (même pondérée) d’opinions. C’est leur liberté qui permet aux agnostiques et aux athées de ne pas adhérer à une recherche de vérité dans les intelligibles.
Qu’en pensez-vous ?
JG. Il est évident que c’est une question que vous avez beaucoup étudiée et qui ne peut que profiter de vos lumières. Ce que j’en retiens, c’est qu’il faut se méfier de toute réponse péremptoire qui prétendrait en avoir fini avec Dieu et qui prétendrait disposer d’une spiritualité laïque toute faite qui répondrait à tous les besoins de sens de la nature humaine. Ce ne sont que de nouvelles versions du catéchisme positiviste d’Auguste Comte. Vous avez aussi raison de dire qu’il y a une gamme infinie de dispositions métaphysiques entre l’athéisme forcené et le fanatisme religieux. Une métaphysique contemporaine, herméneutique, doit miser davantage sur l’ouverture, l’écoute de l’autre, l’humilité de la docte ignorance et la poursuite du dialogue. La métaphysique est à mes yeux ce dialogue ouvert et vigilant sur le sens des choses.
Quant à la distinction entre le théologico-religieux (confessionnel) et le métaphysique (plus rationnel et universel), il s’agit surtout pour moi d’une idée régulatrice, au sens kantien et ricœurien. C’est une distinction sensée, même si chacun sait que les frontières sont poreuses. L’exemple des athées militants que vous invoquez confirme que leur athéisme n’est souvent qu’une façade, une manière de se convaincre soi-même, qui cache un besoin spirituel évident. Kant et tous les métaphysiciens l’ont bien compris : la métaphysique est une disposition naturelle de notre intelligence.
La beauté de la métaphysique
BB. Je partage cette idée. Pour terminer, voudriez-vous nous dire un mot sur La beauté de la métaphysique ?
JG. Volontiers et je vous remercie de l’intérêt que vous lui portez. C’est mon troisième livre expressément consacré à la métaphysique, donc le point culminant d’une trilogie qui n’a pas été envisagée comme telle au début. Dans le premier livre, j’ai voulu proposer une Introduction à la métaphysique (2004) en reprenant à dessein le titre de Heidegger (qui avait aussi été un titre de Bergson), mais mon intention n’était pas comme pour Heidegger de sortir de la métaphysique, mais d’y entrer de la bonne manière. Je voulais y montrer qu’il y avait bien eu un tronc commun de la métaphysique à travers tous les grands moments de son histoire. Dans le deuxième livre, Du sens des choses. L’idée de la métaphysique (2013), j’ai voulu défendre une idée de la métaphysique qui la comprend comme l’effort vigilant de la raison humaine de comprendre l’ensemble de la réalité et ses raisons, ce que j’ai aussi appelé le sens des choses. J’y ai défendu une conception de la vérité comme approximation à la vérité des choses elles-mêmes et ai voulu suggérer comment l’herméneutique pouvait rendre possible un dépassement du nominalisme métaphysique ou, si vous préférez, du matérialisme ambiant.
Dans La beauté de la métaphysique, l’idée était de mettre en relief les trois piliers de la métaphysique : son pilier ontologique (le monde est habité de quelque sens que sa beauté, au sens plein et grec du terme, rend manifeste), son pilier théologique (l’exigence d’un premier principe) et son pilier anthropologique (l’idée que l’homme est capable de comprendre quelque chose au sens du monde et qu’il peut y introduire plus de sens). L’accent portait sur la beauté telle que l’entendait la métaphysique, c’est-à-dire comme caractéristique fondamentale de l’être qui se fait remarquer par son ordre, sa bonté, sa finalité et son intelligence. Le titre du livre avait un double sens évoqué plus tôt : il exprimait à la fois la beauté de la métaphysique elle-même, comme discipline et fondation de notre civilisation, et la beauté telle que la conçoit et telle qu’elle inspire la métaphysique. Cette conviction de la beauté foncière du monde m’a forcé à aborder le difficile problème du mal, un peu dans la continuité de Paul Ricœur qui y a toujours vu le plus grand défi de la philosophie. La question est probablement insoluble, mais ne saurait être éludée. Dans ces réflexions, mes principales sources ont été Platon et Aristote et j’ai souvent abordé les questions à partir de l’herméneutique contemporaine et des auteurs qui, comme Kant ou Heidegger, ont voulu dépasser la métaphysique. Puisse-t-il contribuer, à sa modeste façon, au dialogue sur le sens des choses qu’est la métaphysique, dialogue que nous poursuivons et qui nous rassemble, vous et moi.
BB. Un grand merci pour cet éclairage sur cette incontournable « beauté de la métaphysique », dans tout son double sens.