Ce serait certainement une excellente nouvelle d’apprendre que la métaphysique n’est pas morte. Mais on peut douter autant de ses renaissances annoncées que de ses morts rabâchées. Ce doute pourrait être le point de vue, assez « déflationniste », que nous adoptons personnellement à l’égard de la métaphysique.

Être métaphysicien, faire de la métaphysique

Le peu que nous ayons publié sur la métaphysique, aussi bien Le principe1 que l’article « Prolégomènes sur la métaphysique »2 a toujours été, de fait, un écrit de circonstance, à l’occasion d’un programme de philosophie3. Aussi les analyses dans ces textes ne présentent-elles pas l’engagement théorique qu’on attend d’un philosophe sur la métaphysique. Par prudence, modestie ou impuissance, nous avons toujours jugé notre travail intellectuel indigne d’un authentique philosophe. Or peut-on être métaphysicien si l’on n’est pas philosophe et peut-on « faire de la métaphysique » sans être métaphysicien ? Mais, il est vrai, il faudrait commencer par savoir ce que signifie « être métaphysicien » et si c’est la meilleure manière de faire de la métaphysique. Descartes, qui s’y connaissait en métaphysique, pensait qu’il est vain de s’y consacrer plus que quelques heures en toute une vie, contrairement aux mathématiques et surtout à l’usage de la vie. Voilà pour notre circonspection à seulement prétendre pouvoir déterminer précisément notre conception de la métaphysique.

Enseigner métaphysiquement la philosophie

Pour autant, une certaine manière d’enseigner la philosophie peut suivre une allure métaphysique, par méthode et par conviction qui, à la réflexion, fut assurément la nôtre. La méthode consiste à radicaliser le questionnement, en veillant à présupposer le moins possible, à ne pas multiplier inutilement les concepts, tout en évitant, à propos de la métaphysique spécifiquement, de se satisfaire d’une histoire de la métaphysique, qui finit toujours par un acte de décès.

Cette recherche des « paysages désertiques » (Quine) devient une disposition métaphysique si elle vient à l’appui d’une conviction : que rien, en philosophie, ne vaut mieux que la métaphysique, ou ce qui pourrait s’en rapprocher. La métaphysique est à la philosophie, ce que la poésie est à la prose, ou les mathématiques à la physique même : l’accomplissement de son aspiration sous la forme la plus théorétique.

C’est pourquoi, trop de publications aujourd’hui en philosophie, qui ont manifestement rompu avec la mémoire de tout passé métaphysique, paraissent si arbitraires ou désespérément bavardes. On a reproché à la métaphysique d’être un discours sur rien ou d’enchaîner des énoncés insignifiants. La situation s’est renversée : la philosophie privée de métaphysique, sans être dénuée de sens, est trop souvent vide de philosophie.

Mais voilà, il ne suffit pas non plus de poser des questions métaphysiques, ou de traiter métaphysiquement d’objets abstraits et insolites, pour construire une métaphysique, ce qui serait pourtant bien le projet significatif en philosophie.

Le privilège « méta »

Aussi, le renouveau affirmatif de la métaphysique peut-il avoir quelque chose de suspect.

Certains peuvent en avoir une lecture « politique » : il exprimerait comme un retour à l’ordre conceptuel et, de fait, servirait de machine de guerre contre la Modernité, coupable de tous les maux. Longtemps, même au plan universitaire, il se disait que la métaphysique, assortie de la morale, était de droite tandis que l’épistémologie, accolée à la politique était volontiers de gauche. La métaphysique fut dogmatique : sa préservation serait conservatrice, et sa restauration réactionnaire.

Pareil procès est évidemment ridicule, car il ne se mesure pas aux problèmes fondamentaux soulevés par la métaphysique sur « ce qu’il y a ». Nos réserves sont plutôt de nature « épistémique », parce que notre esprit, peut-être encore sous emprise kantienne, toujours intimidé par l’argumentaire transcendantal et le préjugé « corrélationiste », n’ose opter pour un franc réalisme.

En effet, la métaphysique, à défaut d’être « science première » en usurpera encore et toujours le nom. Or, la métaphysique n’est pas et ne peut être une science. Ou alors il faut redéfinir le concept de science « au-delà » de son modèle « nomologique ». Mais c’est déjà, formulée en termes modernes, l’interrogation qu’inspire la décision aristotélicienne : s’il y a des sciences régionales de l’étant, il doit y avoir une science première de l’étant en tant qu’étant.

C’est pourquoi, les renouveaux de la métaphysique pourront donner l’impression d’abuser de l’indétermination ouverte par son préfixe. Tout ce qui est « méta-», faussement interprété comme « trans-», étant susceptible de présenter une figure de dépassement, quel qu’en soit le domaine, sera(it) dit « métaphysique ». Ce retour en force de la métaphysique est, somme toute, assez singulier : hier science introuvable, elle est désormais omniprésente. On s’avisera tout de même que les « métaphysiques de » essaiment d’autant mieux qu’on s’abstient de définir l’essence et la destination de la métaphysique.

Ontologie sans métaphysique

Si, à l’inverse, on maintient le lien robuste entre sciences et métaphysique, sans pour autant s’empresser de légitimer celle-ci au prétexte qu’elle comblerait le vide laissé par l’ignorance, les limites et l’incomplétude de celles-là, on se demandera si la métaphysique, à l’époque contemporaine, peut être autre chose qu’une métaphysique à partir des sciences ou une « métaphysique de la nature ». Si c’est le cas, la métaphysique ne peut guère déroger au programme d’une « ontologie descriptive », renouant à nouveau avec le geste inaugural d’Aristote.

Toutefois, l’ontologie descriptive, en actant l’effacement de la « transcendance », risque de faire perdre à la métaphysique, son attrait et sa visée co-originaire : dire le Principe capable de saisir l’ultime de la réalité ou d’unifier par lui la totalité du monde. C’était là le point de départ et aussi le point final de notre ouvrage sur Le principe : l’époque, qui répugne tant aux essences, ne tolère pas davantage le principe, ou seulement s’il se décline au pluriel et selon un régime précisément transcendantal ou immanent.

De là, malgré tout, pour la philosophie « continentale », formée par tant de siècles d’ontothéologie, voire imprégnée d’un spiritualisme latent, l’étrangeté que suscite l’effervescence métaphysique en contexte analytique qui développe, sur des questions anciennes, des raisonnement affutés et des théories aussi techniques qu’audacieuses sur les tropes, les universaux, l’atomisme des propriétés, l’identité personnelle, l’émergence de l’esprit, même sur le panpsychisme…, et surtout sur les mondes possibles.

Alors finalement, puisque nul ne peut prétendre, en philosophie, se dédouaner complètement de la métaphysique sans prendre au moins position sur la thèse de sa fin supposée, comment définir notre propre position à l’égard de la métaphysique ? On se contentera ici de la qualifier de « nostalgique », et d’une nostalgie paradoxale si la métaphysique n’a jamais eu, n’a pas et n’aura jamais lieu ? L’impossibilité dernière de la métaphysique serait-elle la possibilité première de la philosophie, et davantage encore, son plus beau risque, preuve que la philosophie n’en aura jamais fini avec la métaphysique ?

Notes

  1. Cournarie L., Le principe — une histoire métaphysique, Paris, Vrin, 2021, 252 p.[]
  2. Philopsis, 2020 : https://philopsis.fr/archives-themes/la-metaphysique/prolegomenes-sur-la-metaphysique/.[]
  3. Agrégation ou ENS de Lyon.[]