Des questions

Qu’est-ce que la métaphysique, au juste ? Une discipline philosophique((Sur l’enseignement universitaire de la métaphysique, voir l’article «Rencontre avec Bruno Bérard»), une connaissance réservée à quelques-uns, une quête de vérité accessible à tous ? Derrière ce mot souvent intimidant se cache une interrogation qui concerne chacun de nous : jusqu’où la pensée humaine peut-elle aller dans sa recherche du réel ? Et si la métaphysique était moins une doctrine à adopter qu’une démarche à découvrir ?

Des réponses

La démarche métaphysique mobilise l’intellect humain, appelé in fine à s’effacer pour permettre à l’esprit humain de passer d’une pensée conceptuelle à la contemplation des essences et, plus généralement, à celle des réalités que les concepts ne font que suggérer1.»

C’est pourquoi la démarche métaphysique est universelle. Toutefois, lorsque la métaphysique se constitue en système clos ou dogmatique, elle se détourne de sa vocation ultime ; elle n’est plus alors qu’un système philosophique conceptuel, avec l’avantage d’être communicable rationnellement, mais avec la limite, intrinsèque au rationnel, de n’avoir pas accès au suprarationnel.

C’est pourquoi la poésie (Jean Biès), le paradoxe (Bérard) ou certains textes mystiques (S. Jean, S. Denys l’Aréopagite, Maître Eckhart…) peuvent parfois ouvrir plus directement au suprarationnel qu’un exposé strictement logique.

Il y a une raison à cela : la métaphysique n’est pas une construction intellectuelle à partir d’une puissance de l’esprit humain accordée à quelques-uns. Elle repose sur une disposition universelle de l’esprit humain à recevoir le sens, les significations et, ultimement, la signifiance de l’être (Platon, Borella). Cela est toujours un donné et un reçu, et cela fait de chaque être humain un métaphysicien (Schopenhauer), en fût-il inconscient.

La contrepartie de l’universalité de la disposition métaphysique humaine est l’impossibilité, pour une métaphysique formellement constituée, de prétendre à une expression universellement adéquate de la vérité. Certes, certains principes métaphysiques peuvent être universels, mais aucune formulation doctrinale particulière ne saurait prétendre les épuiser. Surtout, l’universalité éventuelle d’un principe métaphysique n’implique ni l’universalité de la doctrine particulière qui le formule, ni l’adéquation exhaustive de cette formulation à la réalité qu’elle désigne.

La difficulté n’est pas de reconnaître la possibilité d’une intellection métaphysique, mais de déterminer quelle autorité peut être accordée aux doctrines qui prétendent en procéder. Car l’authenticité d’une connaissance suprarationnelle, à la supposer acquise, ne garantit ni l’adéquation de sa formulation conceptuelle ni, surtout, la possibilité de vérifier universellement la validité de cette formulation.

Pour ma part, tout en reconnaissant le génie des grands métaphysiciens et philosophes, des anciens Platon et Aristote aux modernes Guénon, Schuon et Borella, je demeure réticent devant les constructions doctrinales trop systématiques. Non que je méconnaisse leur puissance intellectuelle, mais parce que la vocation ultime de la métaphysique me paraît être de conduire l’esprit au-delà des concepts qui l’ont guidé.

En effet, la métaphysique est appelée à s’effacer lorsqu’elle fait passer l’esprit des concepts aux réalités qu’ils désignent ou suggèrent. Si la métaphysique en reste à ses constructions conceptuelles, elle m’apparaît comme vaine et comme s’étant trompée sur elle-même.

Certes, la cohérence de ses formulations est indispensable à leur recevabilité intellectuelle, mais elle ne suffit pas à en garantir la vérité. Le passage au suprarationnel constitue l’aboutissement de la démarche métaphysique et, simultanément, l’auto-dissolution de sa médiation conceptuelle.

L’antidogmatisme métaphysique n’est pas un antimétaphysicisme. Il n’interdit nullement les doctrines, mais refuse de les confondre avec la vérité qu’elles cherchent à exprimer. En ce sens, la métaphysique ne saurait se constituer en système dogmatique sans se contredire elle-même.

Encore faut-il préciser que ce passage ne saurait résulter des seules puissances de l’intellect humain. Il requiert la grâce, qui ne vient pas simplement ajouter une connaissance à celles que l’intellect possède déjà, mais opère sa transformation intérieure. C’est ce que Jean Borella appelle la « pneumatisation de l’intellect » : le passage d’une connaissance encore spéculative à une connaissance effective, où l’intellect, vivifié par l’Esprit, participe à la réalité qu’il ne faisait jusque-là que concevoir. La réalisation métaphysique n’est donc pas une conquête de l’intelligence, mais l’accomplissement d’une disposition à recevoir ce qui la dépasse. Ainsi, si la disposition métaphysique est universelle, sa réalisation effective n’est ni automatique ni garantie par cette disposition : elle demeure tributaire de la grâce.

Ainsi, la métaphysique s’accomplit lorsqu’elle découvre qu’elle n’était pas seulement une connaissance à acquérir, mais une voie à parcourir, dont le terme est l’effacement même de celui qui prétend connaître.

On a pu affirmer que la théologie, sans la métaphysique, serait nulle. S’il s’agit de la métaphysique intrinsèque à toute théologie, cela va de soi. S’il s’agit d’une métaphysique formalisée qui servirait de référence à toute théologie, il convient de s’en méfier. Si l’intuition des principes métaphysiques est ouverte à tout être humain, toute doctrine constituée demeure une formulation située de la vérité. C’est pourquoi, en christianisme, aucune théologie particulière ne saurait prétendre à une formulation définitive et exhaustive du mystère divin.

Certains ésotéristes sont connus pour leur élitisme parfois arrogant : les non-initiés sont alors appelés les simples « hommes de la rue », mais certains métaphysiciens n’y échappent pas lorsqu’ils construisent des systèmes formels présentés comme universels.

Si la théologie ne saurait se passer d’une intelligence métaphysique, la métaphysique, réciproquement, ne saurait prétendre se substituer à la Révélation. L’intuition des principes universels ne confère à aucune formulation doctrinale particulière le droit de s’ériger en mesure absolue de toute vérité révélée.

En conclusion, on pourrait dire que la métaphysique est universelle par la disposition de l’esprit humain qui la rend possible, nécessairement limitée dans ses formulations doctrinales, et appelée à s’effacer dans la réalisation, par la grâce, de ce qu’elle ne peut que désigner.

Notes

  1. voir l’article «La raison et l’intelligence, les deux faces de l’esprit[↩]