Première publication de cet article.
En économie, on sait qu’une forte demande contribue à donner de la valeur aux biens convoités. C’est plus subtil en philosophie. À quel titre le Bien ou le Vrai seraient-ils des valeurs ? Alors que l’axiologie (la récente science des valeurs) n’a pas réussi à s’établir, un point de vue plus métaphysique, basé sur la nature humaine tripartite (corps, psyché, esprit) semble résoudre la question.
À prendre la définition d’axiologie : « science des valeurs philosophiques, esthétiques ou morales visant à expliquer et à classer les valeurs » (CNRTL), on découvre d’entrée de jeu qu’il existe donc des valeurs – de trois ordres (philosophiques, esthétiques et morales) – et que cette science va consister simplement à les expliquer et à les classer. C’est-à-dire qu’il n’y aurait pas à chercher quelles seraient ces valeurs ; elles seraient données. Quelles sont-elles alors ? Il faudra le déterminer.
Le grec axios signifiant « valeur » ou « qualité » et axion, ce qui est estimable ou digne d’intérêt, à savoir « être l’objet d’un jugement de valeur », on découvre, déjà, qu’existe une multitude indéfinie de valeurs correspondant à la multitude des objets susceptibles d’être dignes d’estime. Ensuite, le niveau de l’estime qui leur est portée paraît pouvoir être éminemment variable, ce qui rendrait cette évaluation des valeurs absolument subjective et leur classement impossible. Enfin, n’y a-t-il pas des valeurs estimées par les uns et honnies par les autres ? Que l’on pense à l’égalité au détriment de la liberté, ou vice-versa. Que l’on pense au scatophage, dont les goûts ne sont pas partagés par tous, voire au pédophile.
On le voit, quelles sont ces valeurs qui semblent relever du « donné », sont indéfinies, non nécessairement partagées, et qu’il faudrait néanmoins expliquer et même classer ? Qu’est-ce donc que cette science, l’axiologie, qui se doterait d’une tâche impossible ?
Une science des valeurs préexistantes
On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la philosophie s’est passée de cette branche récente durant des millénaires, jusqu’à son apparition au début du XXe siècle. On en donne l’invention aux philosophes Paul Lapie (1869-1927)1 et à Eduard von Hartmann (1842-1906) et on liste les contributions initiales de Wilhelm Windelband (1848-1915), Heinrich Rickert (1863-1936), Max Scheler (1874-1928), Louis Lavelle (1883-1951).
On ne s’étonnera pas non plus si, dans ses deux domaines de prédilection, l’axiologie fixe elle-même les valeurs qu’elle entend étudier. Ainsi, l’axiologie éthique porte sur les valeurs morales et leur hiérarchisation, en examinant les valeurs données du bon, du juste ou du vertueux ; quant à l’axiologie esthétique, elle porte sur les valeurs également déjà données de la beauté, de l’art et de l’expérience esthétique : le beau, l’harmonieux, voire l’artistiquement valable.
À côté de ces piliers historiques de l’axiologie — éthique et esthétique2 — certains philosophes ont imaginé son application à d’autres domaines :
- En philosophie des sciences, un mémoire propose
une conception naturaliste et normative de l’axiologie scientifique contemporaine
3 ; il est dû à Helen Longino (1944), connue pour ses études concernant l’influence des valeurs sur la recherche scientifique ; - En philosophie politique et sociale, on peut faire appel à des valeurs pour comprendre les fondements normatifs des institutions et des pratiques sociales, ainsi chez John Rawls (1921-2002), dans A Theory of Justice (1971), en matière de valeurs sociales ;
- En philosophie de l’éducation, de même, l’appel aux valeurs permet d’axer (d’orienter ?) les systèmes éducatifs.
- Hors de la philosophie proprement dite, on note des démarches axiologiques en management (optimisation de l’adéquation entre personnes et postes occupés) ou en sociologie, l’exemple typique étant le concept déjà ancien de « neutralité axiologique »4 d’un Max Weber (1864-1920).
On le voit, la science axiologique ne se déploie pas comme un domaine autonome de la philosophie, mais la notion de valeur, incontournable bien qu’infondée, reste nécessaire à de très multiples champs de la pensée.
C’est que s’il s’agit de penser la nature et l’origine des valeurs, il semble qu’on se heurte à des questions insolubles. En particulier le degré d’objectivité ou de subjectivité des valeurs, ainsi que leur caractère absolu ou relatif – programme qui semble impossible ou illusoire ! On comprend alors que cette science ait perdu son autonomie ; resterait néanmoins à comprendre a minima son apparition.
L’axiologie, une brève apparition
On peut considérer la naissance de l’axiologie comme une tentative de pallier une déficience perçue dans l’ontologie, la valeur primant l’être, de son point de vue. Pour autant, l’ontologie soutiendra que l’être est ce qui vaut en soi – il est un absolu –, alors que les valeurs ne sont souvent que relatives ; elles peuvent ne valoir que pour certains.
In fine, l’approche ontologique, l’étude de l’être en tant qu’être, constitue un pan de la métaphysique, cependant que l’axiologie s’arroge un droit d’approche normative. D’où vient un tel droit ?
Cela permet de comprendre la quasi-disparition de l’axiologie en tant que telle – étant devenue un domaine marginal de la méta-éthique – et sa dilution dans les autres sciences, en premier lieu l’esthétique et l’éthique, disciplines intrinsèquement normatives et nécessitant la notion de valeur – fût-elle infondée –, mais également d’autres sciences (sociologie, politique, éducation), férues elles aussi de jugements de valeurs.
L’axiologie, une question persistante
Pour autant, l’axiologie véritable n’est pas morte, des chercheurs actuels en font la question première, la replaçant avant celle de l’être. Le philosophe Cyril Arnaud, par exemple, entend montrer l’irréductibilité de la valeur à la notion de Bien, de finalité, comme de qualité5. C’est qu’il convient de trouver son fondement, et non pas son origine comme ce serait le cas dans une Généalogie de la morale ; cela conduit à montrer logiquement la morale comme une branche de l’axiologie, à supposer qu’elle fût fermement établie comme science, ce qui est son objectif. Il se produit une confrontation obligée avec les nihilisme (rien n’a de valeur), scepticisme (quelle certitude pouvons-nous avoir ?) et pessimisme (c’est une connaissance impossible), qui constituent les directions communes de critique du concept de valeur
6. Est alors posée l’hypothèse de deux caractéristiques des valeurs : l’existence d’une hiérarchie et leur (amabilité) attractivité. On croit percevoir la forme d’un raisonnement par l’absurde, sauf qu’à la fin du parcours, l’hypothèse se trouve confirmée. En effet, la valeur n’ayant été trouvée ni dans l’objet, ni dans le sujet, il restait une troisième voie : le rapport entre les deux, ce rapport étant l’amour liant amabilité (attractivité) de la valeur et capacité amoureuse (de l’aimer)
Il y a un philosophe, quoiqu’un peu ancien, René Le Senne (1882-1954), dont il semble pertinent de rappeler ici la doctrine de l’obstacle et du devoir ainsi que la valeur cardinale de l’Amour. Selon sa pensée, contradictions ou obstacles constituent les opportunités d’expressions du devoir. En acte, c’est ce devoir qui fait passer de « ce-qui-est » à « ce-qui-doit-être », le « devoir-être » étant le premier principe de l’être. Or, qu’est-ce qui peut transcender l’opposition entre « ce-qui-est » (l’ontologique) et « ce-qui-doit-être » (le déontologique) ? C’est ce qu’il nomme l’esprit agissant qui est valeur
7 ou « l’absolu [qui] est, dans son fond, valeur infinie » et source de tout devoir. Ses quatre valeurs cardinales : Vérité, Bien, Beauté, Amour sont chacune une « épiphanie de la transcendance ». Non, on ne s’y trompe pas : la Valeur est Dieu ; en participant à l’Esprit (si l’on s’ouvre à l’Esprit), l’Absolu est révélé comme Personne souveraine, source de toute personne (et non comme abstraction idéelle). Dès lors, la Valeur suprême, Dieu, est Amour infini (christianisme).
À trois quarts de siècle de distance, on notera que cette notion d’Amour est commune aux deux philosophes (Le Senne, Arnaud), quand bien même l’un sera un chrétien convaincu et l’autre pas. L’amour du premier serait-il transcendant, celui du second immanent ?
Par cette « troisième voie », l’hydre des valeurs repasse une tête, le phénix des valeurs renaît de ses cendres. Il n’est plus possible de repousser la question :
D’où vient la valeur ?
Comme nous l’avons dit, foin des sciences qui posent des valeurs sans pouvoir dire d’où elles viennent, ni si elles sont fondées. Mais il faut bien tenter, à nouveaux frais, de définir leur nature.
Partons de l’étymologie du mot, de toute évidence largement commune aux langues européennes8. « Valeur » est d’une origine latine propre (sans équivalent grec direct) : valor, valoris (« force », « puissance », du verbe valere (« être fort » ou « valoir »), avec le double sens originel de qualité qui rend une personne digne d’estime, et de prix une marchandise. Le mot apparaît en français au Moyen Âge classique, dans la Chanson de Roland (1080), où il désigne le mérite et l’importance d’une chose ou d’une personne9. Le sens se précise rapidement dans trois directions : vaillance (v. 1175), valeur pécuniaire (v. 1260), importance morale ou sociétale d’un objet ou d’une idée.
Aujourd’hui, le mot est répandu dans quasiment tous les domaines, du monde marchand (économie, finance…) au monde des arts (valeur d’une note de musique, d’une couleur), du monde juridique (valeur légale d’un jugement, d’une loi…) aux mondes de la linguistique et de la stylistique. Philosophiquement, la « valeur » est définie comme la qualité intrinsèque d’une chose qui, possédant les caractères idéaux de son type, est objectivement digne d’estime
; le problème résidant justement dans ces affirmations : « intrinsèque » et « objectivement ». La définition de Lavelle semble éviter ces deux écueils, mais rien n’est dit sur l’objet lui-même :
Toute valeur, quelle qu’elle soit, est indivisiblement l’objet d’un désir et l’objet d’un jugement ; le désir est le moteur, mais le jugement en est l’arbitre. Et les théories de la valeur s’opposent entre elles par la prééminence qu’elles accordent soit au désir, soit au jugement dans la constitution de la valeur. Mais la valeur réside dans leur union et, si l’un ou l’autre de ces facteurs manquent, la valeur s’écroule.10
Ce que nous souhaitons retenir, c’est que le mot « valeur » dispose d’un sens universellement partagé, qu’il s’agisse de l’origine latine commune à de multiples langues occidentales ou d’un emploi ayant envahi tous les domaines de la vie humaine. Or, un sens est un donné, un reçu, il est ingénérable par nature. C’est l’enseignement immémorial de la distinction entre la raison et l’intelligence ou l’intellect. La raison calcule, fût-ce des idées, construit des raisonnements, mais c’est l’intelligence qui comprend calculs et raisonnements. Et on ne saurait se forcer à comprendre ce qu’on ne comprend pas (cf. Simone Weil)11. Même si ce n’est pas l’intelligence qui connaît, mais l’homme (Aristote, De l’âme), c’est son intellect qui reçoit le sens, qui rencontre l’intelligible ; on est loin du conceptible construit par la raison. On est ainsi amené à considérer deux types de connaissances : la connaissance par abstraction de la sensation et la connaissance par participation, l’intellect étant ouvert au sur-naturel ou au méta-physique, car l’intellect vient par la porte ou du dehors
, dit Aristote12. Et comme le disait Leibniz, nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu
(rien n’est dans l’intelligence qui n’était pas auparavant dans les sens), nisi ipse intellectus
(hormis l’intellect lui-même)13.
Ce qui nous intéresse dans ces considérations, c’est que le sens universel, mais ingénérable, de « valeur » est ainsi un reçu au même titre que des intelligibles comme Dieu, beau, vrai, mal, faux… On comprend ainsi que, une fois rabaissé dans le conceptible, livré à la raison discursive, aux constructions de l’hypothético-déductif, le formuler devient « le programme (qui semble) impossible », mentionné plus haut. On retrouve ici la limite des « preuves » (rationnelles) de l’existence de Dieu. Partie d’une évidence intelligible (« Dieu est » est une évidence, « ce qu’Il est » est une tout autre question), toute rationalisation est vouée à l’échec.
« D’où vient l’idée de valeur ? » demandions-nous. Elle vient « du dehors », elle est métaphysique. Et cette origine fait pour nous son fondement (transcendantal) et sa nature (intelligible). Peut-on dès lors parvenir à la définir ?
Qu’est-ce que la valeur ?
Une Référence.
La Valeur fait donc partie des reçus. À ce titre, elle est une référence (relativement) absolue, c’est-à-dire, comme indiqué précédemment, une référence de nature transcendantale. Cette valeur pourra être qualifiée de positive ou négative, « positif » et « négatif » étant eux aussi des sens reçus. Ici, de même que le Sophiste croyait pouvoir dire le vrai indistinctement du faux, sans se rendre compte que pour que son affirmation ait un sens, il fallait que « vrai » et « faux » aient une signification, on pourra dire que toute valeur niée par le nihiliste conforte l’intelligibilité de sa « positivité ».
Maintenant, que faire, que dire, si ce nihiliste affirme qu’une valeur usuellement considérée positive est négative — par exemple, déclarer que le beau, valeur prétendue positive, est une valeur négative ? A-t-il fait autre chose que montrer que le mensonge est une possibilité de la pensée discursive, in fine du langage ? Son affirmation ne change rien à la nature métaphysique positive du beau. En revanche, son affirmation a l’avantage de favoriser la prise de conscience qu’il y a une différence de nature entre le monde des concepts, des mots, des dires, et le monde de l’intelligible. C’est que l’on peut toujours dire n’importe quoi, par exemple « rond-carré », mais on ne pourra jamais le penser.
Toutefois, on peut dire et penser le contraire de ce que pense un autre, voire prendre le contrepied de tous. On pense ici à la Généalogie de la morale de Nietzsche avec le « renversement des valeurs » opéré historiquement par les faibles contre les forts. Parce qu’il occulte la distinction raison-intelligence, la valeur devient, chez lui, une création humaine, un « don » que l’homme fait au monde. Prométhéen, l’individu doit devenir créateur de ses propres valeurs, ce qui implique de se libérer des idéaux transcendants pour créer des valeurs nouvelles et immanentes. On est en plein dans son « Dieu est mort… et c’est nous qui l’avons tué » (Le gai savoir, III, 125), ce qui n’engage que lui ou n’est plutôt qu’une façon de parler.
Si l’on souhaite maintenant souscrire à ce que l’axiologie s’est donné pour tâche, à savoir une hiérarchisation des valeurs, celle-ci est aisée, toujours dans le cadre de la distinction entre raison et intelligence ; elle suit la cascade qui va de Dieu à l’homme (« à son image »), en passant par ce que la philosophie antique puis chrétienne a dénommé les transcendantaux, c’est-à-dire les attributs, dépassant toute catégorie pour exprimer les propriétés de l’être et donc se convertissant l’un à l’autre14. Ces transcendantaux sont les classiques Beau, Bon et Vrai, ainsi que l’Être (réalité ontologique) et l’Un (premier principe dans l’ordre cognitif, notamment). On trouve ici le fondement des valeurs de l’esthétique et de l’éthique. Ces valeurs étant au principe de ces sciences et leur principe n’en faisant pas partie par définition, il était normal qu’elles n’y fussent pas démontrées.
Une Relation.
Il est une autre caractéristique de la valeur, que l’on a rencontrée chez Cyril Arnaud ou chez René Le Senne : c’est la « relation ». Cette relation, alors que les horizons des deux philosophes divergent, ils la nomment tous les deux « Amour ». Au plus prosaïque, parce que la valeur n’étant ni dans l’objet ni dans le sujet, elle est ce qui les réunit ; au plus subtil, parce que l’Amour est la relation par excellence, dont toutes les autres découlent.
Pour aller plus loin, il faut remarquer que l’Amour ne naît pas de la rencontre, il vient d’ailleurs et traverse l’homme. Il ne s’arrête pas non plus à l’objet, mais, par sa puissance anagogique, se porte de cet être à l’Être, l’Être qui est le souverain Bien (Platon), l’Amour même (en christianisme). C’est que bonum diffusivum sui (le Bien est diffusif de soi) ; Être et Amour sont coextensifs (et convertibles, on l’a vu). L’être est relationnel par nature. On le voit bien pour un être particulier, l’homme : il y a la relation à ce (Celui) qui lui a donné la vie, la relation à ses parents, faute de quoi, il serait un « enfant-loup » et il y a la relation à tous les autres, selon sa nature d’homo societatis.
La nourriture de l’homme.
On a vu jusqu’ici que l’être humain, du fait de son inhérente subjectivité15, ne pouvait être pris en compte dans la recherche de valeurs universelles et non relatives. Toutefois, l’homme n’a pas encore été considéré métaphysiquement selon sa tripartition anthropologique : la structure de l’être humain, à la fois, corps, âme (ou psyché) et esprit. Ces trois instances sont envisagées dans ce qu’elles ont d’essentiel. Ainsi, le corps n’est pas seulement une anatomie, mais doit être regardé comme le moyen de notre présence active au monde terrestre
16 ; quant à l’esprit, il est envisagé ici principalement en tant qu’organe de connaissance.
Quels sont donc les besoins, les désirs, les moteurs ou les visées de chacune de ces instances ?
La réponse ne fait aucun doute : en toutes choses, l’esprit cherche le vrai ; la vérité est le pôle fédérateur de tous ses désirs et de toutes ses activités. De même, en toute chose, le corps cherche le bien, qu’il s’agisse du bien physique : le bon pain, le bon repos, le bien-être ; ou du bien moral : la bonne action, le bon geste, car tous les devoirs et obligations morales mettent le corps en jeu. Quant à l’âme, il ne reste donc, de la triade axiologique traditionnelle, que le beau qui puisse la déterminer. Et, en effet, nous croyons qu’en toute chose l’âme cherche, par-dessus tout, la beauté ; qu’en toute chose, elle aspire à goûter la beauté. Et cela n’est évidemment pas sans rapport avec l’analogie profonde qui unit la femme à l’âme, comme à celle qui unit la femme à la beauté.
Le vrai, le beau et le bien sont donc respectivement les étoiles polaires de l’esprit, de l’âme et du corps, définissant et résumant leurs besoins fondamentaux. C’est pourquoi, très précisément, la beauté est la nourriture de l’âme, comme le vrai est la nourriture de l’esprit et le bon celle du corps. Et, de même, doit-on dire que la Vérité est la fin de la voie de la connaissance, la Beauté de la voie de l’amour, la Bonté de la voie de d’action.17
Cela signifie que ce que l’on a dénommé les transcendantaux ne sont pas donnés d’« en-haut », mais jaillissent, comme une évidence, de la nature tripartite de l’homme. Ce n’est qu’ensuite qu’ils sont reconnus comme transcendantaux, c’est-à-dire comme dépassant l’homme et, à ce titre, comme étant à la source, c’est-à-dire en rien de créé par l’homme, mais à son principe.
Conclusion
Ce parcours nous a entraîné d’une situation où la valeur, bien que prégnante en toute science, apparaissait infondable, le nihiliste rendant tout équivalent, le sceptique niant toute certitude et le pessimiste toute connaissance, jusqu’à une solution métaphysique que nous jugeons satisfaisante.
Certes, elle n’est pas totalement nouvelle. Certains philosophes ont bien affirmé que la valeur est réception d’une source transcendante ; l’intuition objective d’un Max Scheler se comprend bien avec la distinction essentielle entre raison et intelligence ; et la participation ontologique d’un Louis Lavelle semble bien en phase avec le mode de connaissance par participation des intelligibles.
Ceux qui ont pensé à une réception immanente ont peut-être simplement manqué le fait que Dieu est nécessairement à la fois transcendant et immanent. Comme le rappelait Le Senne, « l’esprit agissant qui est valeur » (immanence) est bien une « épiphanie de la transcendance ».
Restent ceux qui ont imaginé une création subjective – et arbitraire – de la valeur, ou une création objective dans le cadre de normes ou règles universelles (!), ou encore ceux qui, comme Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Raymond Polin (1910-2001), auront parlé de liberté créatrice comme source de création des valeurs. Indubitablement, ils auront manqué la distinction essentielle entre la raison et l’intelligence : là où « est éclairé tout homme venant dans le monde » (Jn I, 9), ils sont restés prisonniers d’une raison kantienne limitée et de l’obscurantisme des Lumières.
Enfin, on aura mis au jour ce qui nous semble la seule voie possible de détermination des valeurs, leur fondement, leur jaillissement ou leur découverte, au cœur de la nature tripartite de l’homme. Ainsi dévoilées, intrinsèques à la nature des choses, ces valeurs ne sont ni un donné transcendant ni une donnée immanente. Dès lors, une fois identifiées, ces valeurs, qui dépassent l’homme et lui sont en absolu inaccessibles, peuvent à ce titre être assimilées à un transcendantal et, in fine, à Dieu, seul Vrai, seul Bon, seul Beau, de façon absolue.
Notes
- Cf. De justitia apud Aristotelem, Paris, F. Alcan, 1902.[↩]
- Cf. Peter Singer (1946), Martha Nussbaum (1947)…[↩]
- François Vanier, « Une conception naturaliste et normative de l’axiologie scientifique contemporaine : analyse et dépassement de la théorie de Laudan », Papyrus, Université de Montréal, 2011.[↩]
- Le savant doit être conscient des valeurs qui le guident et ne pas les imposer indûment à son audience ; cf. Le Savant et le politique, 1919. Il s’agit, pour les enseignants de proscrire leurs propres jugements de valeur, afin que la liberté de recherche ultérieure soit laissée aux étudiants.[↩]
- Cf. Axiologie 4.0, sur axiologie.org.[↩]
- Thibaud Zuppinger, « Recension – L’axiologie est-elle morte ? Compte-rendu de Axiologie 4.0, proposition pour une nouvelle axiologie de Cyril Arnaud, Implications philosophiques, 12 nov. 2014 ; que nous suivons partiellement ici.[↩]
- René Le Senne, La destinée personnelle, Flammarion, 1951, ch. XVII. Le salut.[↩]
- De la Scandinavie au Portugal, de la France à la Roumanie, on imagine une même racine aux mots des principales langues européennes (le plus souvent romanes) : value, Wert, valore, valor, værdi, väärtus, arvo, vērtība, vertybė, waarde, verdi, wartość, valoare, vrednost, värde.[↩]
- Pour une personne : Roland, éd. J. Bédier, 534, pour une chose : aveir valor
être propre à un certain usage
(Roland, 1362) ; source CNRTL.[↩] - L. Lavelle, Traité des valeurs, I, 196, Foulq.-St-Jean, 1969.[↩]
- Cité, sans référence, par Jean Borella, La crise du symbolisme religieux, p. 291.[↩]
- Génération des animaux, II 3, 736 a, 27-b 12.[↩]
- Nouveaux essais sur l’entendement humain, Livre II, chap. 1, §2.[↩]
- C’est, par exemple, le fameux scolastique Ens et Unum convertuntur (l’être et l’un se convertissent).[↩]
- On rappellera que si l’objectivité n’existait pas, la notion de subjectivité n’aurait aucun sens, mais c’est un autre sujet.[↩]
- Jean Borella,
La beauté est la nourriture de l’âme
, in A. Santacreu (dir) Du religieux dans l’art, Contrelittérature, L’Harmattan, 2012. Également, Jean Borella, Symbolisme et Métaphysique, L’Harmattan, pp. 74 -75.[↩] - Jean Borella, op. cit., pp. 57-58.[↩]