Nul ne sera sauvé si tous ne le sont

Introduction

Il y a une branche de la théologie chrétienne, dénommé théologie des religions, qui s’interroge sur la pluralité des religions, œuvre à l’élaboration d’une théologie chrétienne du pluralisme religieux1, s’ouvre aux rencontres inter-religieuses2 ou encore mène des études comparées des religions3.

La phrase en exergue, « nul ne sera sauvé si tous ne le sont », est tirée des Rasā’il Iwān al-afā, les Épîtres des Frères en Pureté. Il s’agit d’une somme de 52 épîtres « philosophiques », répartis en quatre tomes4, datant de la fin du IXe siècle (époque abbasside) et provenant vraisemblablement d’Irak, peut-être écrites par le grand philosophe pythagoricien Aḥmad b. al-Ṭayyib al-Sarakhsī (833-899), disciple d’al-Kindī (801-873).

Cette phrase fait écho à un engouement du public français pour l’idée qu’« on ira tous au paradis » 5 et nous intéresse, a priori, en ce qu’elle résonne harmoniquement avec nos travaux sur les perspectives eschatologiques de l’homme6, bien que nous soyons, pour notre part, davantage suggestif que catégorique.

Des positions théologiques sur la pluralité des religions

Métaphysiquement, quant à la multiplicité des religions et leurs points communs, on discutera l’unité transcendante des religions ou leur unité immanente ou encore leur unité analogique (Jean Borella)7 et on prendra soin de ne pas doter la métaphysique théorique (Guénon) d’une quelconque opérativité spirituelle8 ni de confondre une religio perennis (Schuon), simple « concept de religion en général » sans opérationnalité, avec « l’efficacité salvatrice et déificatrice qui n’appartient qu’à la religion instituée » (Jean Borella)9.

En théologie des religions, et spécialement après Nostra Ætate10 et l’intensification du multiculturalisme occidental, « le pluralisme religieux tend à devenir l’horizon de la théologie du XXIe siècle »11.

Dès lors, on a établi des positions tranchées en terme de salut12 se résumant ainsi :

  • Exclusivisme par ecclésiocentrisme ; typiquement la formule : « hors de l’Église point de salut »((Cet adage, cet « axiome faussement clair »13. Peut s’y rapporter un « coranocentrisme (« hors de l’islam point de salut »14.
  • Inclusivisme15 par christocentrisme : l’universalité du Christ passe toutes les frontières !
  • Pluralisme par théocentrisme (Dieu Créateur) ou pneumatocentrisme mystique (« participation de l’esprit humain à l’Esprit divin »)16. Ce pluralisme peut être considéré comme un « mutualisme » 17 constructif (l’autre révèle l’un18 ou un pur « diversialisme »19 plutôt neutre, si ce n’est indifférent.

Nota : il faut mentionner une alternative intéressante selon quatre modèles de théologie des religions20 qui se distingue, mais sans grandes divergences, des trois positions précédemment résumées :

  • le modèle du « Remplacement » (le christianisme finira par remplacer toutes les autres religions) ; un exclusivisme qui devient inclusif à travers un pluralisme provisoire ;
  • celui de l’« Accomplissement » (Dieu se révèle à tous, y compris en dehors des frontières de l’Église, cf. Karl Rahner, Gavin D’Costa, Jacques Dupuis) ; un inclusivisme intégral ;
  • le modèle de la « Réciprocité » (les religions sont sur un pied d’égalité) ; c’est le modèle de la pluralité avec ses trois passerelles : historico-philosophique (cf. John Hick), mystique (cf. Raimon Panikkar) ou éthique-pratique (cf. Michael Amaladoss) ; pluralisme mutualiste ;
  • celui de l’« Acceptation », où l’« incommensurabilité » des traditions n’empêche pas le dialogue ; diversialisme !21

Une axiomatique à compléter ?

L’axiomatique manquante (« non explicitée » précédemment)22 que l’on peut associer à ces positionnements est la suivante :

  1. Axiome du salut. Dieu veut le salut de tous.
  2. Axiome de la voie. Il a tracé une voie du salut.
  3. Axiome de la vérité. Celui qui ne suit pas cette voie ne peut être sauvé.

Ainsi, l’inclusivisme renonce au troisième axiome, l’exclusivisme au premier et le pluralisme au deuxième23.

L’idée de Guillaume de Vaulx d’Arcy était de pouvoir compléter cette axiomatique grâce à un enseignement des Frères en Pureté.

La thèse des Iḫwān al-Ṣafā.

Ni pluralisme strict – grâce à une hiérarchisation des voies –, ni mutualisme strict à la Knitter – parce que la perspective est le salut, non pas de l’individu, mais de l’ensemble –, la thèse des Iwān al-afā est celle d’un complémentarisme, celui des individus comme celui d’une véritable ouverture à toutes les doctrines :

Car notre point de vue et notre doctrine englobent toutes les doctrines, regroupent toutes les sciences, pour la raison qu’ils consistent en l’étude de l’ensemble des êtres sans exception, sensibles et intelligibles, du premier au dernier, apparent ou intérieur, manifeste ou caché, selon la vérité dans la mesure où tous dérivent d’un seul principe, d’une seule cause, d’un seul monde, d’une seule âme qui en englobe les différentes substances, les genres divergents, les espèces variées et les parties variables (épître 45, IV 41-42).

L’homme complet n’est que l’homme collectif, l’individu n’est qu’un aveugle ou un cul-de-jatte, comme l’illustre la parabole » (épître 31, III 156-160)24. La finitude individuelle réclame la réunion des individus « dans l’affection de leur cœur (épître 45, IV 60), l’amitié entre tous (individus, groupes, nations) libère des différences individuelles naturelles (qualités, aptitudes) comme socioculturelles et économiques. « C’est donc la fraternité humaine seule qui accède à l’au-delà25.

Ainsi, s’ajoute l’axiome du présupposé des trois autres positions :

4. Axiome du présupposé. Dieu consent à n’en sauver que certains.

Cet axiome, qui résume ce qu’acceptent implicitement les exclusivisme, inclusivisme et pluralisme, exprime bien sûr ce que refusent de croire les Frère en Pureté selon l’évidence du complémentarisme. En particulier, appliqué à l’axiome 2 (« Il a tracé une voie du salut »), le complémentarisme entend toute voie tracée. Cette position n’a que l’apparence du pluralisme, car la démarche des Frères en Pureté n’est pas d’accepter les diverses voies en tant que telles, mais de les intégrer (non pas syncrétiquement, mais hiérarchiquement). À ce propos, rappelons que la doctrine des nombreuses voies spéciales et cachées vers le salut est toujours restée en vigueur dans l’Église catholique.

Certes, il peut néanmoins y avoir des exclus, mais ce sont ceux qui s’excluent d’eux-mêmes : les athées forcenés (en ligne avec la liberté intrinsèque, par constitution, de l’homme26 et les fanatiques (parce qu’egocentriques et égoïstes)27.

Hiérarchisation des axiomes et perspective de salut

Déjà, on justifie l’intégration du point de vue des Frères en Pureté dans une théologie des religion proprement catholique, par l’universalité de la « compassion radicale incarnée par le Christ »28.

Plus généralement, les considérations suivantes nous semblent permettre, plutôt que de classifier des opinions, fussent-ils théologiques, de converger vers une position commune au sein du christianisme, laquelle ne saurait négliger ce que dit S. Paul : « Dieu est le Sauveur de tous les hommes, et principalement des fidèles » (1 Tim. IV, 10) – et donc des autres aussi.

Hiérarchisation des axiomes.

Il nous semble que les axiomes proposés doivent se situer selon une hiérarchie.

Métaphysique. Ainsi, l’Axiome du salut (Dieu veut le salut de tous) est le plus essentiel, le plus métaphysique et au fondement même de la Création. Il s’illustre dans la notion d’« amitié » ou de « fraternité » que l’on découvre universellement, notamment en Occident de Pythagore à Fourier, en passant par Platon et les Frères en Pureté mentionnés ici ; on est au fondement du christianisme, dans lequel « Dieu est amour » (1 Jn IV, 8), les deux premiers commandements y sont « semblables »29 et où, spécifiquement, il ne s’agit pas seulement d’aimer son prochain comme soi-même (Mt XXII, 39), mais également d’aimer ses ennemis (Mt V, 44).

Anthropologique. L’Axiome du présupposé (Dieu consent à n’en sauver que certains) et d’ordre anthropologique, rappelant simplement que la liberté donnée l’homme lui permet de refuser l’invitation, l’appel auquel tous peuvent répondre30. C’est là, pensons-nous, la seule interprétation acceptable.

Cosmologique. Avec l’Axiome de la voie (Il a tracé une voie du salut), on quitte le proprement métaphysique, pour sa diffraction ou dispersion dans le cosmologique, dans l’existence humaine. L’Église constituée est certes le corps mystique du Christ, mais le Christ est bien plus vaste qu’elle : Il contient tout le créé, Il est venu sauver tous les hommes, Il est notre unique prochain et la destinée du monde. « Le Christ n’appartient pas seulement au christianisme, mais au monde entier », disait Gandhi (Secrets sur le christianisme, s.d.). La Création du monde est d’abord une réalité universelle, qu’on soit chrétien, musulman, juif, bouddhiste, agnostique, athée… Cette Création précède les religions : ces « condescendances » (sugkatabasis) de Dieu envers les différentes parties de l’humanité (Origène). Ainsi, au sein de l’humanité, « l’Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain »31.

« Tempo-topographique ». Quant à l’Axiome de la vérité (Celui qui ne suit pas cette voie ne peut être sauvé) ou la vieille formule, désormais hors contexte : « hors de l’Église point de salut », on est dans le « tempo-topographique », ce hic et nunc qui varie dans le temps et dans l’espace et qui fut, à l’époque de cette fameuse phrase, la simple demande de S. Cyprien de Carthage à l’évêque de Rome à propos de la nécessité de réadministrer le sacrement du baptême aux hérétiques repentis qui avaient précédemment quitté l’Église et qui demandaient à y être réadmis32. C’est que « l’Esprit de Vérité opère au-delà des frontières visibles du Corps mystique », précisait S. Jean-Paul II33. Dès lors, même si cette formule « hors du Christ, point de salut » se comprend bien dans son contexte géographico-historique, elle présente un défaut fondamental : théologiquement et métaphysiquement, il n’y a rien hors du Christ, pourquoi donc parler d’un tel au-dehors ?

Perspective de salut

Cette « unité de tout le genre humain », rappelée dans Lumen gentium, renvoie, chez S. Jean, à sa formule de l’eschatologie chrétienne : « que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous » (XVII, 21) ou « qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux, et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un » (XVII, 23).

Pour faire court, disons que « le salut est dans le Christ » (collectivement), qu’on le veuille ou non, qu’on y croit ou pas. Et si tout ne se joue pas au cours de l’existence terrestre, on peut penser que la question se posera à l’instant eschatologique de la mort.34. Pour ceux qui rateraient cet instant, on a dit que la damnation éternelle n’était pas scripturaire et que donc « that all shall be saved » (« que tous seront sauvés »)35, si bien que, dit autrement, « nul ne sera sauvé si tous ne le sont ».

Notes

  1. cf. Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Cogitatio Fidei n° 200, Paris : Cerf, 1997, 655 pages ou, plus succinctement, Jean Borella, « Problématique de l’unité des religions », postface à Bruno Bérard, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, en regard des traditions bouddhique, hindoue, islamiques, judaïque et taoïste, Paris : L’Harmattan, 2005, imprimatur du diocèse de Paris.[]
  2. Par exemple Maurice Bellet, Le meurtre de la parole, ou l’épreuve du dialogue, Paris : Bayard, 2006, voire, un peu ancien, mais resté une référence incontournable : Un moine d’Occident (Elie Lemoine), Doctrine de la non-dualité (Advaita-vâda) et christianisme. Jalons pour un accord doctrinal entre l’Église et le Vedânta ; Préface de Jean Tourniac, Paris : Dervy-Livres, 1982.[]
  3. Tel, de Pierre Gisel, Les monothéismes. Judaïsme, christianisme, islam, Genève : Labor et Fides, 2006.[]
  4. Mathématiques (17 épîtres), sciences de la nature (14), sciences psychologiques et rationnelles (10), sciences théologiques (11).[]
  5. fameuse chanson de Michel Polnareff (1944-) sortie en 1972 (paroles de Jean-Loup Dabadie), entrée aussitôt au palmarès des chansons (hit-parade) et reprise par « les Enfoirés » comme hymne pour le dixième anniversaire des Restos du Cœur.[]
  6. voir Bruno Bérard et Aldo La Fata, Paroles chrétiennes, Contresens et vérité (à paraître, 2024), notamment les chapitres « Hors de l’Église point de salut » et « Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus » ; l’article « L’hologramme christologique ou le Christ hologrammique » (sur ce site) ou, dans la Métaphysique du paradoxe, t. 2, le chapitre VII. Paradoxe et eschatologie, l’au-delà de l’être.[]
  7. Cf. « Problématique de l’unité des religions », postface à Bruno Bérard, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, op.cit.[]
  8. les métaphysiciens contemporains, Guénon, Schuon, Coomaraswamy, Burckhardt, Schaya, Borella… sont ainsi tous de confession particulière : islam, hindouisme, christianisme.[]
  9. La religio perennis n’est pas une religion », René Guénon, Frithjof Schuon, Héritages et controverses, L’Harmattan, 2023.[]
  10. Déclaration adoptée en 1965 par l’Église catholique reconnaissant ce qui est « vrai et saint » dans les autres religions, lesquelles « reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (§ 2).[]
  11. Claude Geffré, « La théologie des religions ou le salut d’une humanité plurielle », Raisons politiques 4, 2001, pp. 104-120.[]
  12. Synthèse de longue date chez Alan Race, Christians and Religious Pluralism, London, New York : SCM Press, Orbis Books, 1983.[]
  13. Yves Congar, Essais œcuméniques, Centurion, 1984, p. 85., « hors de l’Église, point de salut » se trouve chez Cyprien de Carthage (IIIe siècle) sous la forme : « Salus extra ecclesiam non est » (Epistula 4, 4 et Epistula 73, 21, 2) et chez Origène : « hors de l’Église, personne n’est sauvé » (« extra Ecclesiam, nemo salvatur », Homélies sur le Livre de Josué/Homeliae in librum Jesu nave, III, 5, Patrologie Grecque, t. XII, col. 841–842). Voir Paroles chrétiennes, op.cit., commentaires 5-8.[]
  14. Cf. Emmanuel Pisani, « Hors de l’islam point de salut ? Eschatologie d’al-Ghazālī », Midéo 30, 2014, p. 139-184.[]
  15. Cf. Karl Rahner (1904-1984), Traité fondamental de la foi. Introduction au concept du christianisme, Paris : Le Centurion, 1983.[]
  16. Guillaume de Vaulx d’Arcy, « ‘‘Nul ne sera sauvé si tous ne le sont’’. Le complémentarisme des Iḫwān al-Ṣafā. Contribution à la théologie des religions », Midéo 33 | 2018, 137-181.[]
  17. Tel que le « Mutuality Model » de Paul F. Knitter, Introducing Theologies of Religions, Maryknoll, Orbis Books, 2002, p. 110. Knitter mentionne le « Mystical bridge » (« passerelle mystique », cf. Raimon Panikkar), rendant ce mutualisme possible.[]
  18. Voire l’avaita-vedānta d’un Guénon « réveillant » le christianisme ou, en tout cas, des chrétiens).[]
  19. Cf. George Arthur Lindbeck (1923-2018), The Nature of Doctrine : Religion and Theology in a Postliberal Age, Louisville: Westminster John Knox Press, 1984.[]
  20. Knitter, op. cit.[]
  21. cf. Geneviève Comeau, « Théologie des religions », Recherches de Science Religieuse 2007/2 (t. 95), pp 317-318.[]
  22. nous suivons ici Guillaume de Vaulx d’Arcy, op. cit.[]
  23. Guillaume de Vaulx d’Arcy, op. cit., pp. 137-139.[]
  24. Guillaume de Vaulx d’Arcy, op. cit., pp. 151-153.[]
  25. Guillaume de Vaulx d’Arcy, op. cit., pp. 161.[]
  26. Voir la section « Être libre, c’est obéir » dans l’article « Liberté, Égalité, Fraternité »[]
  27. Cf. Épître 38, III, 312, « l’homme pieux stupéfait d’être damné » ![]
  28. Guillaume de Vaulx d’Arcy, op. cit., pp. 171.[]
  29. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». C’est là le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Dans ces deux commandements sont renfermés toute la Loi et les Prophètes (Mt XXII, 35-40 ; Mc XII, 28-31 ; Lc X, 25-28).[]
  30. Cf. « Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus », Paroles chrétiennes, Contresens et vérité (à paraître en 2024).[]
  31. Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium (1964), ch. I, § 1.[]
  32. Aldo La Fata, Paroles chrétiennes, Contresens et vérité, p. 48, à paraître en 2024.[]
  33. Redemptoris hominis, n°6, Documentation Catholique, t. 76, 1979.[]
  34. Voir l’article « Le Christ hologrammique ou l’hologramme christologique », dans ce site[]
  35. Cf. All Shall Be Saved: Heaven, Hell, and Universal Salvation (Yale University Press, 2019), du philosophe orthodoxe et professeur d’études religieuses David Bentley Hart (1965).[]