Ce qui limite doit être différent de ce qu’il sert à limiter (la mer ne limite pas la mer). Kant le sait et l’écrit, mais ne l’applique pas pleinement en développant sa critique, dans laquelle la raison est appelée à se limiter elle-même.

En effet, c’est nécessairement une instance supérieure à la raison qui peut voir les limites de la raison. Cette instance, c’est l’intelligence.


Plus précisément

La limite indique une séparation ou une distinction entre deux domaines, niveaux ou états. Elle implique nécessairement une relation entre un intérieur et un extérieur, autant qu’entre un déterminé et un indéterminé.

La limite est ce par quoi une chose est finie, c’est-à-dire déterminée : en ce sens, elle est intrinsèquement liée à la forme, puisque celle-ci borne et détermine la matière.

Mais, d’un point de vue métaphysique, toute limite provient d’une instance supérieure au domaine limité. On ne peut, par définition, voir la limite d’un ordre qu’en étant (au moins conceptuellement) situé au-dessus de celui-ci. D’où l’impossibilité pour une faculté de se déterminer elle-même dans ses propres bornes essentielles.

Ainsi, la raison, en tant que pouvoir discursif, peut reconnaître ses conditions opératoires, mais ne saurait s’auto-définir radicalement : seule l’intelligence — saisie intuitive du sens, au-delà du discours — peut discerner les limites de la raison, puisqu’elle la dépasse.

La raison saisit les objets ; l’intelligence saisit l’être. La première connaît selon des enchaînements, la seconde selon la vision intellective. C’est pourquoi la critique kantienne, en voulant confier à la raison la tâche de poser ses propres limites, produit finalement une auto-limitation sans fondement transcendant.

Dans une perspective classique (platonicienne, néoplatonicienne, thomiste), la limite ne peut être vue que depuis un point de vue supra-discursif, c’est-à-dire intellectif. La raison est un mode, tandis que l’intelligence est le principe.

On distingue donc :
— le limité : ce qui est défini, fini ;
— le limitant : ce qui donne la forme ou la borne ;
— l’illimité : ce qui échappe aux déterminations.

Le métaphysicien s’intéresse au limitant plutôt qu’au limité, car c’est par lui que s’opère la détermination. Toute détermination est une négation (Plotin, Aristote) qui distingue une essence possible d’une autre ; mais la possibilité même de cette distinction suppose un principe de discernement supérieur aux termes distingués.

Ainsi, reconnaître une limite, c’est déjà se situer dans une instance qui la dépasse. Cela manifeste que l’intelligence n’est pas réductible à la raison, mais constitue son principe et son horizon.


Pour en savoir plus

  • Platon, République ; Phèdre — Sur la dialectique et la prise de distance intellective.
  • Aristote, Métaphysique ; Physique — Sur la détermination par la forme et la définition de la limite.
  • Plotin, Ennéades — Sur la distinction entre Un, Intellect, Âme et les degrés de détermination.
  • Thomas d’Aquin, Somme théologique — Sur la relation entre intellect, raison et limitation.
  • Kant, Critique de la raison pure — Sur les limites de la raison, bien que définies discursivement par la raison elle-même.
  • Jean Borella, La crise du symbolisme religieux (Paris, L’Harmattan, 2008) — Sur le « sommeil critique kantien ».
  • Jean Borella, Amour et Vérité (Paris, L’Harmattan, 2022) — Sur la distinction entre raison et intelligence, et le dépassement intellectif.
  • Bruno Bérard, Métaphysique pour tous (Paris, L’Harmattan, 2022) ; ang. Metaphysics for Everyone ; ita. Sui sentieri della metafisica ; esp. ¿Qué es la metafísica? ; all. Was ist Metaphysik? — Sur la limite, la distinction entre raison et intelligence, et la hiérarchie des facultés.