Cet article de 2010 entendait répondre au questionnement d’un ami.
Si la synchronicité se démontre a contrario illusoire selon la science statistique, l’hypothèse d’un unus mundus appert conforme à la notion d’unique fonction d’onde de l’univers de la physique quantique. Reste à faire la part des choses entre interprétation et surinterprétation, spécialement à l’aune de la métaphysique.
Définition (rappel).
La synchronicité est un concept développé par Jung (1875-1961) pour rendre compte de l’apparition simultanée d’un état psychique et d’un événement, sans liens de causalité entre eux, mais pouvant prendre sens chez la personne qui les expérimente. On l’appelle alors « coïncidence acausale signifiante (et subjective) ».
On en donne deux sources : le philosophe Schopenhauer (1788-1860), qui parlait de simultanéité sans lien causal, que l’on nomme hasard
1 et de « simultanéité significative » (un équivalent de « coïncidence signifiante »), et le zoologue Kammerer (1880-1926), qui invente la « loi des séries » – cette loi de sérialité complétant les lois de causalité et de finalité2.
C’est resté, dans les théories jungiennes, une hypothèse, parfois assimilée à la magie, les cas de synchronicité pouvant relever en outre des domaines de la parapsychologie (télépathie, télesthésie, clairvoyance) ou de la divination (Yi king, rêves prémonitoires, par exemple).
La psychiatrie actuelle nie cette théorie et considère même comme un symptôme pathologique de guetter d’éventuels messages en dénonçant ces « délires d’interprétation ».
Ce qu’on peut en penser, scientifiquement.
L’hypothèse scientifique de l’unus mundus (« Monde-Un »).
Jung a emprunté ce terme à Schopenhauer en définissant un univers intermédiaire (qu’il nomme psychoïde), où les énergies psychique et physique s’unifient. Il s’agit d’un état où ni la matière ni la psyché ne sont distinguables. Dans les termes du physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), on a un infrapsychisme coextensif avec le monde quadridimensionnel d’Einstein-Minkowski
!3 Le physicien Pauli (1900-1958) – prix Nobel en 1945 – a souscrit aux hypothèses de Jung (avec lequel il a fait un schéma combinant physique et psychisme) et montré comment les représentations scientifiques (Kepler, Einstein…), naissent d’images intérieures spontanées.
On peut également faire cette hypothèse de l’unus mundus, pour expliquer, par exemple, les phénomènes psychosomatiques ou, directement, les somatisations consécutives à des pathologies psychiques (Michel Cazenave).
Des épistémologues actuels, parfois en marge de la physique officielle, réinterprètent la physique quantique pour faire une place au psychisme et à l’esprit.4
Du mauvais usage de la statistique.
Par définition, la probabilité qu’un événement improbable se produise est faible. En revanche, sur un très grand nombre d’événements statistiquement improbables, il est fortement probable qu’il s’en produira un. Dit autrement, les occurrences de coïncidences acausales, ramenées à l’infinité de toutes les occurrences possibles de cette sorte, ne sauraient donc constituer une quelconque preuve scientifique.
Ledit « paradoxe des anniversaires » illustre ce mésusage de la statistique : combien doit-on réunir de personnes pour avoir une chance sur deux que deux personnes de ce groupe aient leur anniversaire le même jour (nées le même jour sur 365, mais pas la même année) ? Il suffit d’en réunir 23 et, avec 57 personnes la probabilité est supérieure à 99 %. Cette réalité statistique est contre-intuitive, mais réelle cependant. Y voir un signe relève du délire.
Ce qu’on peut en penser, métaphysiquement.
La quête de sens.
Dans un monde désacralisé (ou sécularisé ou laïcisé), le non-sens (ou l’absurde sartrien, ou la mort de Dieu nietzschéenne, ou le nihilisme russe, etc.) heurte les populations qui partent en « quête de sens », par exemple auprès d’un (in)certain bouddhisme occidentalisé ou dans diverses « voies » de « développement personnel », voire dans des sectes. Les cas de synchronicité, dont tout un chacun fait l’expérience (on pense à quelqu’un, il téléphone), sont l’occasion de l’erreur probabiliste évoquée plus haut et l’opportunité de percevoir des signes (du sens) derrière les évènements fortuits, jusqu’à penser ouvrir de nouvelles voies spirituelles. En littérature, on voit des « écrivains » s’engouffrer sur de telles voies (L’Alchimiste d’un Paulo Coelho, par exemple).
La simultanéité métaphysique.
Tout ce qui existe dans le relatif (hic et nunc) se trouve essentiellement, au-delà du temps et de l’espace, au sein d’un absolu éternel (ou instantané), et donc est en quelque sorte simultané5. Ainsi, avant l’existence du monde : espace et temps, il n’y a pas, notamment, de temps. L’acte de création n’est pas au commencement du temps, il inclut la création du temps, il est à son principe6. Si tant est qu’on soit capable d’au moins imaginer l’Absolu, la simultanéité essentielle devient évidente et peut fonder toutes sortes de simultanéités relatives.
La source unique « matière esprit » théologique.
En théologie chrétienne, la doctrine de la creatio ex nihilo est très précise : la création est productio rei ex nihilo sui et subjecti. Toute production est donc ex nihilo sui, c’est-à-dire que la forme produite n’existait pas avant, mais aussi ex nihilo subjecti, ce qui signifie qu’il n’existait pas une quelconque matière préexistante de laquelle et dans laquelle la forme aurait été produite par Dieu. Création ex nihilo signifie donc a contrario que Dieu est Cause unique, à la fois formelle et substantielle, de l’existant.
Cette Source unique a permis à plusieurs auteurs de survivre (intellectuellement) au dualisme irréductible cartésien corps-âme (aujourd’hui périmé) : Malebranche grâce à une permanente intervention divine, Leibniz par une harmonie préétablie, et Spinoza avec une solution panthéistique.
Quoi qu’il en soit, la « connaissance traditionnelle » ne sépare pas le corps et l’esprit mais les voit comme une polarisation d’une origine commune : pôle substantiel et pôle essentiel, et n’indique pas que l’un sortirait de l’autre comme dans La biologie de la conscience d’Edelman (Odile Jacob, 1992) ou dans un idéalisme empirique à la Berkeley (1685-1753), où la matière n’est qu’une abstraction, et n’existent que des esprits et des idées perçues.
L’unique source du sens.
La réflexion philosophique montre que le sens est ingénérable. Si la raison peut, elle, être éduquée, l’acte propre de la connaissance « ne peut être que réception directe du donné intelligible » ; l’acte cognitif en tant que tel est celui par lequel un objet connu s’unit directement à un sujet connaissant, dans une sorte de transparence réciproque qui est l’expérience même de l’intelligible
7. Simone Weil l’a bien montré : l’intelligence, dans son acte d’intellection, est parfaitement libre, et nulle autorité, nulle volonté, fût-ce la nôtre, n’a pouvoir sur elle : on ne peut se forcer à comprendre ce qu’on ne comprend pas
.
Cela signifie qu’avant de « chercher du sens », il convient de reconnaître qu’il y en a, et que ce sens nous est donné (on peut penser ici à la connaissance platonicienne par ressouvenir). En langage chrétien, on parle de la « Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jean I, 9). Ainsi la première étape vis-à-vis de la connaissance est nécessairement d’absolue humilité, laquelle gouvernera la suite. Sans renoncement à sa supposée propre lumière (et, notamment, celles, artificielles, du siècle éponyme), on poursuit des chimères et l’orgueil ne construit que des « savoirs ignorants »8.
Conclusion (provisoire).
On le voit, la question de la synchronicité renvoie – qu’il s’agisse d’expliquer la physique quantique ou les rêves prémonitoires – à une critique de la connaissance. C’est-à-dire que l’épistémologie scientifique elle-même a besoin, selon nous, d’une épistémologie philosophique (ou critique de la connaissance), d’une métaphysique (et donc d’une ontologie, qui lui fait défaut).9
Notes
- Parerga und Paralipomena (1850).[↩]
- Cette théorie a été développée, d’une certaine façon, par Rupert Sheldrake (1942) avec le concept de « résonance morphique » ou de « champs morphogénétiques » : par exemple ce qu’un labo enseigne à des rats, ceux d’un autre labo à l’autre bout du monde et sans qu’il y ait de lien entre ces labos, le savent.[↩]
- C’est lui qui propose le principe d’une causalité rétrograde pour expliquer la physique quantique.[↩]
- Par exemple, Tom Atham & Emmanuel Ransford : Les racines physiques de l’esprit. Le mystère des quanta et de la conscience, éd. Quintessence, 2009.[↩]
- J’ai tenté d’en « rendre compte » dans Initiation à la métaphysique. Les trois songes, Paris : l’Harmattan, 2008, Préface de Michel Cazenave ; « Tu sors de l’espace-temps », pp. 27-31 et commentaire pp. 53-54.[↩]
- Comme dans la formule in principio erat Verbum (Évangile de Jean, Prologue), parfois mal traduite par « au commencement était le Verbe », au lieu d’un « dans le principe » ou équivalent.[↩]
- Jean Borella, Lumières de la théologie mystique, L’Âge d’Homme, 2002, p. 124.[↩]
- Même s’il est bien sûr tout à fait sympathique de savoir envoyer un homme sur la lune ou de disposer d’un réfrigérateur.[↩]
- voir de Wolfgang Smith, Physics, a Science in Quest of an Ontology (Philos-Sophia Initiative Foundation, 2023. Traduction française de Marie-José Jolivet pour parution chez L’Harmattan en 2024 ou 2025.[↩]