A l’occasion de la parution de Métaphysique de la conscience. Nouveaux éléments de Physique théorique (L’Harmattan, 2025).
Dans l’histoire de la pensée, on distingue d’un accord général la philosophie antique de celle des temps modernes. Or, cette distinction, bien que suggérée par la séparation chronologique des œuvres — que crée le Moyen Âge, où domine la question du rapport entre les vérités de la Foi et les enseignements de la métaphysique —, repose aussi sur des différences qui ont des racines profondes.
De même que les fondations d’un immeuble soutiennent la totalité de l’édifice, si bien que leur affaissement entraîne la ruine de l’ensemble, le fondement commun sur lequel reposent toutes les doctrines antiques est aussi la condition essentielle de leur pertinence et de leur véracité.
Quel est ce fondement ? Il ne s’agit ni d’un paradigme, ni d’un présupposé, ni d’une hypothèse. Il est à la pensée grecque ce que le sol est à nos pieds, et dont on n’imagine pas un seul instant qu’il puisse se dérober. C’est, en effet, le fait du Monde.
Dès qu’il s’éveille à la pensée spéculative, le philosophe antique se trouve dans le Monde. C’est à partir de cette certitude première que s’élève sa pensée et que s’élaborent toutes ses problématiques — non seulement les problèmes, mais aussi les solutions. Le Monde, le Réel seul, est source de savoir. Toute connaissance vient de l’extérieur : livrée à elle-même, l’âme est une page blanche, ou, selon la métaphore ancienne, une tablette de cire vierge où s’impriment les images sensibles aussi bien qu’intelligibles. En lui-même, l’homme ne trouve rien — si ce n’est l’hubris et la démesure. La conduite de la vie doit se régler sur la volonté des dieux, suivre le Destin, et le désir de savoir s’orienter vers le Réel, l’Être.
Pour toute pensée grecque, le Réel seul instruit — fût-il, comme le croyait Héraclite, réfractaire à la pensée et uniquement saisissable dans l’évocation poétique du perpétuel devenir. Et lorsque l’homme découvre l’univers intérieur des concepts, il ne peut le prendre au sérieux (contre les sophistes) qu’en les réalisant comme Idées ; autrement dit, en les situant dans un Monde intelligible où l’âme a séjourné avant de descendre dans le corps, pour y retourner après la mort.
De même, Aristote, en situant l’idée dans le corps même — comme entéléchie, soit comme forme accomplie — ne sait pas davantage que Platon concevoir une idée ou un concept qui ne soit, d’une certaine manière, réel. Rien ne serait plus étranger, voire incompréhensible, à un philosophe de l’Antiquité que la notion moderne de concept.
Ce réalisme fondamental constitue donc la base de toute la pensée grecque antique. Mais tout en réduisant le sujet connaissant (l’intellect passif) à une pâle figure sans consistance, cette pensée ne parvient pas à lui enlever toute initiative dans l’acte de connaître. Le scepticisme ancien lui accorde une certaine importance, en s’interrogeant une première fois — mais timidement — sur les conditions de l’assentiment donné à une représentation, et donc sur le rapport entre l’objet connu et le sujet connaissant.
Le fait du Monde devient alors le rapport entre un sujet et une représentation. La connaissance n’est plus impression, vision, réminiscence ou intuition directe : elle devient dépendante d’un acte de jugement. Cependant, le scepticisme antique n’a connu que peu d’adeptes, et lui-même n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche.
Ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge que le sujet connaissant acquiert une dignité croissante. Le nominalisme donne au concept sa valeur moderne en niant le réalisme des universaux. Le sujet s’enrichit, le monde s’appauvrit : il perd sa richesse ontologique pour devenir matière. Mais la connaissance que je peux avoir du monde devient alors problématique, dans la mesure où je prends conscience de moi en tant que sujet désireux de savoir — et non plus comme reflet ou réceptacle d’un monde extérieur, fût-il intelligible.
À la certitude du fait du Monde se substitue peu à peu celle de l’évidence première de la vie consciente, exprimée dans toute sa force par Descartes dans le Discours et les Méditations.
Or, cette primauté dans l’ordre des évidences repose elle-même sur une vision non moins implicite que celle qui soutient toute la spéculation des Anciens : celle d’un monde dans lequel moi, conscience limitée, ne connais que des sensations, intuitions, sentiments, pensées — dont j’ignore le rapport avec ce qui me serait extérieur. Voilà le chemin tout tracé vers le scepticisme subjectif de Hume et, finalement, vers la doctrine kantienne, qui réduit le monde de l’expérience à une construction de l’entendement. Cette doctrine fait de l’objectivité de nos représentations une affaire interne, mais dont la relation avec le Réel devient une énigme.
Toutefois, se pose alors la question suivante : qui est celui qui a cette représentation, rendant le scepticisme plausible et le sujet à la fois aveugle et surpuissant ? Ce ne peut être moi-même, dans cette représentation, et qui ne peut avoir connaissance de ce qui le dépasse. À moins de cesser de philosopher et de retourner à l’ordre du jour de la vie pratique — comme le fait, en quelque sorte, la « philosophie du sens commun » anglaise —, c’est nécessairement un autre Moi qui a cette représentation : un Moi qui n’est autre que la Pensée du Monde, et de moi dans le Monde.
Par conséquent, puisque le doute frappant l’objectivité des données de ma conscience ne peut naître que dans cette représentation que pense ce Je, il ne peut toucher cette représentation même — si bien que le rapport au Monde subsiste, et qu’aucun doute à son encontre ne saurait l’atteindre.
Il m’a semblé qu’il y a là une issue, une brèche dans le solipsisme où la philosophie de la conscience a enfermé l’homme moderne, et par laquelle il devrait être possible de retrouver le Monde, de comprendre pourquoi il est, comment il est, et de savoir notre place et notre raison d’être en Lui.
C’est ce que j’ai entrepris dans l’ouvrage Métaphysique de la Conscience – Nouveaux éléments de Physique théorique (L’Harmattan, 2025), auquel ces quelques lignes veulent servir d’introduction et d’invitation à la lecture.
Post Scriptum sur la forme substantielle:
Curieusement mais inévitablement, le pendant logique du subjectivisme n’est autre que le matérialisme. Si la pensée est seule, elle est aussi seule juge de ce qui peut être pensé. Et la seule chose pensable est le réel dans ses attributs de grandeur et de quantité. Aussi le grand travers de toute pensée qui veut s’affranchir du matérialisme est de vouloir penser quelque chose qui soit à la fois réel et spirituel ce qui est contradictoire, car je ne peux penser que le réel. La différence ontologique ne peut être pensée : je ne peux penser qu’un seul réel. C’est donc le « statut » de cette pensée qu’il faut examiner. Ce que j’ai tenté dans Métaphysique de la Conscience est de porter cette pensée à l’Absolu en la trouvant en moi ou plutôt en la trouvant dans un « Moi » qui me dépasse, pense le Monde et me pense en Lui. La forme substantielle devient alors cette Pensée même et non plus un je-ne-sais-quoi actif dans la matière. On pourrait l’assimiler à l’intellect agent de la métaphysique aristotélicienne avec cette différence qu’il n’est pas posé, donc pensé, mais que je le trouve en Moi de même que je reconnais les formes qu’il produit dans la perception que j’en ai.