Tiré de Panlibéralisme : quand le néolibéralisme accède à la toute-puissance, Caëla Gillespie, Le Bord de l’Eau, 2025.
Dans son dernier livre, Caëla Gillespie a proposé un lexique des mots et concepts du libéralisme dans l’ordre de leur apparition historique, ce qui donne un éclairage unique au développements politiques et économiques actuels de nos sociétés occidentales. Elle a elle-même proposé le néologisme « panlibéralisme » devenu nécessaire. Voici ce lexique. Bruno Bérard.
Ils sont présentés dans l’ordre de leur apparition historique. On peut lire ce lexique d’une traite, pour se donner une idée de l’évolution historique du XVIIe siècle à aujourd’hui.
Libéralisme classique
Il émerge au XVIe-XVIIe siècle. John Locke (1632-1704), dans le Second traité du gouvernement civil, définit l’homme comme propriétaire de soi, de sa vie, sa liberté et ses biens. L’homme est libre par nature et l’État n’a de légitimité que s’il assure et garantit cette liberté individuelle originelle. Montesquieu (1689-1755), dans De l’esprit des lois, apporte l’idée d’une nécessaire séparation des pouvoirs pour assurer le bien-fondé de l’État. Adam Smith (1723-1790), dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, pose les bases de l’idée de libre marché. Le libéralisme classique a une dimension économique (dérégulation et laissez faire) et une dimension politique émancipatrice (liberté de l’individu érigée contre les abus potentiels de l’État). Le libéralisme politique des révolutionnaires français se distingue du libéralisme économique dans la mesure où il met l’État au centre du processus d’édification des libertés individuelles, essentiellement définies comme droits du citoyen.
L’ordolibéralisme
Doctrine qui naît dans les années 1930 en Allemagne, qui donne à l’État un rôle actif dans l’établissement des conditions de possibilité du libre marché. L’État doit offrir le cadre légal qui permet la libre concurrence entre les entreprises. Walter Eucken (1891-1950) fonde une économie politique centrée sur l’idée d’un ordre économique qui n’est pas spontané, mais produit et instauré par un appareil juridique d’ordre légal et constitutionnel. L’ordolibéralisme peut s’adjoindre une dimension sociale : Wilhelm Röpke (1899-1966) et Alexander Rüstow (1885-1963), apportent l’idée d’« économie sociale de marché » ; ici, le capitalisme est censé être naturellement social. Rüstow et Röpke participeront au Colloque Lippmann en 1938. Dans l’ordolibéralisme, si l’État intervient, ce n’est pas pour encadrer le marché, mais pour le faciliter.
Le néolibéralisme
On peut dater son acte de naissance du colloque Lippmann, 1938, où l’on décide de forger le mot « néolibéralisme » : on s’inscrit à la fois dans le prolongement du libéralisme (contre le totalitarisme émergent, et contre le planisme socialiste) et l’on pose en même temps les bases d’une différence conceptuelle avec le libéralisme. Il s’agit alors de se distinguer du libéralisme de « laissez-faire », qui amène la plupart des hommes à la ruine et détourne les hommes du libéralisme, en réaffirmant qu’il faut un libéralisme politique associé au libéralisme économique : la production est régie par le mécanisme des prix, mais il faut un régime juridique qui vise le maximum d’utilité de la production. Si la procédure démocratique ne fait pas émerger ces fins, le système libéral exige que le choix d’autres fins soit consciemment décidé. Les sacrifices qu’implique le fonctionnement du système peuvent être mis à la charge de la collectivité.
À partir de la création de la Société du Mont-Pèlerin, en 1947, en Suisse, le néolibéralisme se durcit. Cette « société » regroupe Friedrich Hayek, Karl Popper, Ludwig von Mises, Milton Friedman, etc. C’est un groupe de réflexion, précurseur des think tanks, les incubateurs idéologiques que nous connaissons aujourd’hui. Dans ce melting pot de cultures allemande, anglaise et américaine, des croisements doctrinaires s’opèrent et une réflexion syncrétique émerge. C’est ainsi que dans les années 1980, le néolibéralisme va s’articuler à l’individualisme ultralibéral. L’économie néolibérale procède alors à son expansion mondiale grâce à une nouvelle propagande qui lui permet de se vendre aux peuples qu’elle conquiert : le néolibéralisme serait porteur, non seulement d’une richesse commune, pour toute l’humanité, mais d’un maximum de liberté individuelle. Dans une « société ouverte » (expression de Karl Popper) où les droits de l’homme seraient respectés, l’individu trouverait enfin réunies les conditions de sa liberté. Le préalable à l’expansion de cette « société libre », c’est que la loi de la nécessité économique prévale sur le politique, et procède à la « rationalisation » des États, en les rompant à une nouvelle tâche : imposer la dérégulation.
L’ultralibéralisme
Mot utilisé dans la seule langue française pour sa charge critique à l’égard du néolibéralisme. Il est d’ailleurs signifiant qu’il n’y ait pas d’équivalent dans la langue anglaise. Il signifie que le libéralisme est ici déployé outre mesure, de manière excessive et débridée, jusqu’à son paroxysme. On peut aussi parler d’extrémisme libéral ou « d’extrême-centre »1.
Le mot peut aussi être utilisé en un sens beaucoup plus restreint et précis : auquel cas, il se distingue du terme « néolibéral » et renvoie au concept de libertarianisme (Silicon Valley, Musk, Javier Milei…). Il désigne alors l’ensemble des doctrines de l’individualisme libertarien, qui promeuvent l’idée que l’État doit être faible, ou qu’il faut aller vers le zéro État, afin qu’émerge une liberté individuelle dans une société organisée seulement par le libre-échange.
En réalité cependant, l’ultralibéralisme n’est pas du tout incompatible avec l’idée d’un État fort, conçu comme outil pour imposer la dérégulation, offrant au marché le cadre juridique nécessaire à la « libéralisation » ; l’État est alors conçu comme l’organe nécessaire dans la transition vers « l’ordre du marché ». Il peut aussi être conçu comme le moment transitoire vers l’anarcho-capitalisme. Et ce, dans l’optique de traverser le moment anarcho-capitaliste pour recomposer un nouvel « ordre mondial » d’essence néoféodale.
Minarchisme
C’est l’idée qu’il faut restreindre les prérogatives de l’État, contenir sa puissance dans des limites strictes. Il ne s’agit pas pour autant d’anarcho-capitalisme, qui préconise l’État zéro, ou une société qui se développe en marge de l’État. Le minarchisme définit l’État comme une autorité protectrice, qui empêche les conflits et sécurise les propriétés. L’Américain Robert Nozick (1938-2002), par exemple, définit l’État minimal comme « a night watchman state », un État veilleur de nuit : il est le gardien de la sécurité des hommes et de leurs biens ; il est le garant du principe de non-agression, de la propriété, des contrats. Mais il n’a aucun autre pouvoir légitime : prélever l’impôt, par exemple, est considéré comme un acte de vol.
Anarcho-capitalisme
C’est un anarchisme libertarien, donc une expression du capitalisme individualiste et l’aboutissement d’une tendance ultralibérale à nier toute légitimité à l’État. Les hommes ne sont pas définis comme citoyens, mais comme « forces vives », dont le champ d’action est le marché. Il ne peut y avoir de contrainte légale. Le seul « principe » est celui de « non-agression ». Cet anarchisme capitaliste et libertarien, qui est un anarchisme de droite, est à l’opposé de l’anarchisme libertaire de gauche, en ce que la valeur centrale de cette doctrine est la propriété privée, socle et condition de possibilité de la liberté de l’individu. Parfois cependant, la doctrine anarcho-capitaliste d’extrême droite s’inspire de certaines philosophies de gauche (Nick Land). Encore une preuve que c’est le syncrétisme idéologique, sa capacité à s’assimiler et à digérer les doctrines et les dogmes, qui fait la force de ce nouveau régime. Auteurs anarcho-capitalistes : Murray Rothbard (1926-1995, a inspiré J. Milei), David Friedman (fils de Milton Friedman, né en 1945), Hans-Hermann Hoppe (né en 1949, se dit anarcho-capitaliste, et faute de mieux, monarchiste ; a inspiré Yarvin).
Libertarianisme (ou libertarisme de droite)
Le libertarien prône une liberté individuelle débarrassée de toute entrave étatique, se déployant comme liberté d’expression, liberté d’entreprendre, liberté du capital, libre disposition de soi et de son corps (exemple, l’autrice Ayn Rand). Le libertarien est à droite et compose ouvertement, à présent, avec l’extrême droite (Musk compose avec Trump dans une alliance objective). À l’autre bout du nuancier politique est le libertaire, qui tend vers l’anarchisme de gauche (ou libertarisme de gauche).
Césarisme ou néomonarchisme
Doctrine prônant la transition de la démocratie vers la monarchie, grâce à un « César », une figure charismatique menant les peuples vers un régime néomonarchiste. Le césarisme s’articule chez Curtis Yarvin avec le formalisme.
Formalisme
Doctrine selon laquelle l’État doit être géré comme une corporation, une grande entreprise, qui a un PDG qui doit des comptes à des actionnaires. Le formalisme est proche du libertarianisme. Mais il faut une façade monarchiste au formalisme.
Panlibéralisme
Ce terme est un néologisme que nous proposons. Le préfixe pan signifie tout, et le panlibéralisme pourrait décrire ce moment historique dans lequel nous nous trouvons déjà, où toute la puissance de l’État – sa puissance législatrice et sa force de contrainte – est subvertie et mise au service d’une entreprise globale de dérèglementation, qui laisse aux acteurs du marché les mains libres, et les peuples en proie au désordre d’un capitalisme de plus en plus anarchique. Le panlibéralisme articule la doctrine de l’individualisme libertarien – qui milite normalement pour un État faible – avec un État fort, qui sert d’outil pour imposer le cadre juridique nécessaire au démantèlement des corps politiques. Il s’ensuit un moment d’anarcho-capitalisme. Et sur fond d’anarcho-capitalisme, le nouveau monde de l’entreprise peut se recomposer en Surcorps transnationaux, d’une puissance incommensurable à ce que nous avons précédemment connu dans l’histoire. Ces Surcorps digèrent et s’assimilent les États.
Autocratie
Forme de gouvernement par un dirigeant unique qui centralise tous les pouvoirs et exerce un contrôle total. Cela peut renvoyer à une monarchie absolue, mais on a aujourd’hui de plus en plus d’autocraties présidentielles, avec des autocrates issus d’élections, pouvant chercher à modifier les Constitutions pour se maintenir au pouvoir.
Néoféodalisme
Terme employé dans l’analyse du panlibéralisme pour dire le moment où, sur fond d’anarcho-capitalisme, des Surcorps se recomposent à l’échelle globale, forment des régions métapolitiques et se partagent le monde : ils s’asservissent alors les États (considérés comme outils de leur expansion) et les peuples. On peut parler d’analogie avec le féodalisme dans la mesure où il y a destruction du principe de l’État moderne et reproduction d’un système d’allégeances et de vassalisation que l’on croyait avoir dépassé en Occident.
Extrait de Panlibéralisme : quand le néolibéralisme accède à la toute-puissance, Caëla Gillespie, Le Bord de l’Eau, 2025.
Notes
- Expression de l’historien Pierre Serna, cf. L’extrême centre ou le poison français, 1789-2019, Ceyzerieu, ed. Champ Vallon, 2019.[↩]