Introduction

Lorsque des organes juridico-administratifs se mettent à traiter de problèmes de criminalité sous l’étiquette de secte, laquelle ouvre à tous les amalgames, on sait d’emblée, selon les leçons de l’histoire, qu’on a affaire à une manipulation collective et à la protection d’intérêts particuliers, pécuniaires et/ou idéologiques.

S’il est vain de vouloir lutter contre les collusions entre pouvoirs politique et économique, il reste qu’on peut, a minima, rappeler la définition des termes utilisés. Dans la mesure où quelques médias ne sont pas encore aux mains du pouvoir économique1, un simple rappel de définitions doit pouvoir ramener à la raison ceux qui seraient ébranlés par la diabolisation médiatisée d’activités diverses amalgamées sous la désignation de « secte ».

De plus, si c’est l’esprit de tolérance qui s’oppose au sectarisme (Larousse2, on aura tôt fait de déterminer d’où le totalitarisme provient de facto.

En préalable aux définitions, qui apparaissent bien nécessaires, de secte et d’école, d’hérésie et de schismes, on notera la double confusion de domaines opérée :

  • Un organe juridico-administratif n’a pas autorité sur le fond de ce qui ressortit à l’ordre du culturel. S’il dispose du pouvoir de légaliser des pratiques illégitimes (exclusion de populations du domaine économique, par exemple) et de criminaliser des pratiques légitimes (accueil de migrants, par exemple), il ne saurait décider de la pertinence d’une doctrine philosophique ou religieuse. En découle la nécessité de la mise en œuvre d’une manipulation des foules3 qui rend possible génocides ou holocauste.
  • Le mot secte, récupéré pour sa dérive péjorative, relève spécifiquement (jusqu’à ce jour !) du domaine religieux ou, plus généralement, spirituel ; il ne saurait donc être utilisé dans des contextes où l’on se préoccupe d’agriculture, de pharmacie, de médecine ou d’éducation, faute de quoi, il y a amalgame et l’on peut penser qu’une certaine pensée unique4 est à l’œuvre.

Sectes et écoles

Secte, un concept originellement positif

Contrairement à ce que son sens actuel péjoratif pourrait laisser croire, le mot « secte » ne vient pas du latin sectio (action de couper), de secare (couper). Il n’a donc pas le sens négatif de celui qui se sépare ou se coupe des autres.

Il a, par contre, le sens positif de celui qui suit (qui adhère), venant du latin secta, de sequi (suivre). Ainsi, au début du XVe siècle, « sectateur » en dérivera directement (sectator, de sectari) et « sectaire », au XVIe siècle, prendra le sens particulier de « partisan fougueux »5. On a, sous ce dernier sens, sans doute le seul caractère (directement et étymologiquement « sectaire ») que l’on puisse raisonnablement réprouver : celui, proche, d’une conviction de détenir la seule vérité – cette conviction-ci donnant cette fougue-là.

Cela dit, la secte, pour autant qu’elle puisse avoir ce défaut, n’en a pas l’exclusivité et le partage avec bon nombre de groupes humains (partis politiques, religions, écoles médicales, etc.).

Secte, le prosélytisme ne lui est pas nécessaire

De ce point de vue, le prosélytisme n’est pas une extension nécessaire de « sectaire », que ce soit dans le sens original de ce dernier ou au sens d’« intolérant » que ce vocable a pris au XIXe siècle. Le prosélyte, en effet, n’est proprement qu’un « nouveau venu » (du grec prosêlutos), un nouveau membre, voire un converti. Ainsi, par extension, le prosélytisme6 ne consiste qu’à faire des prosélytes, c’est-à-dire à recruter des adeptes.

Malgré le sens péjoratif que ce terme a pris également (d’où la « bonne idée » de les associer), bien plus nombreux sont les cas où il est jugé « normal » de recruter des partisans (partis politiques, par exemple) et/ou des donateurs (partis politiques, par exemple).

Secte, une doctrine d’ordre religieux

Remontant cette fois à la première apparition du mot « secte », en 1155, il signifie simplement « doctrine » (siecte), et son acception exclusivement religieuse le sera encore au début du XVe siècle7.

Aujourd’hui, les définitions modernes n’ont pas (encore) varié, puisqu’une secte est :

  • une « réunion de personnes qui professent une même doctrine »8,
  • un « ensemble de personnes qui professent une même doctrine »9,
  • un « groupe organisé de personnes qui ont la même doctrine au sein d’une religion »10,
  • ou le « nom donné à ceux qui se sont détachés d’une communion principale »11.

De la secte à la religion

Concernant ces deux dernières définitions, on notera la mobilité de la secte puisqu’elle peut aussi bien rester « au sein » d’une religion (les grandes sectes de l’islam…) que s’en « détacher » (la secte des Mormons, celle des Quakers…). Cette mobilité donnera donc un caractère provisoire à la dénomination de secte ; d’ailleurs, à titre d’exemple :

  • les formes du christianisme d’avant l’émancipation paulinienne étaient, nommément, celles de sectes chrétiennes, au sein du judaïsme,
  • similairement, les dits « sectateurs du vide » sont l’origine du bouddhisme actuel.

La secte est une sorte d’école

Si une secte est éventuellement destinée à faire scission d’avec son milieu d’origine, la notion similaire d’école semble indiquer une « chapelle » destinée à coexister avec d’autres dans un même milieu. Les nombreuses écoles (même opposées) du bouddhisme en sont un exemple frappant, de même que la coexistence voulue des différents darshanas (points de vue) de l’Inde traditionnelle.

Mais comme une école peut également être un « groupe ou des personnes […qui] professent les mêmes doctrines »12, la différence entre secte et école pourrait être d’un autre ordre. Elle pourrait en effet trahir les particularismes culturels qui permettraient d’opposer, à la fragmentation extrême du protestantisme contemporain, la coexistence des écoles bouddhistes ; à la chasse aux sorcières, l’apologie de la différence ; et à la pauvreté d’une pensée unique, la richesse du pluralisme.

Plus généralement encore, cette différence pourrait ne relever que de la façon dont on souhaite dénommer un groupe, pour le stigmatiser ou l’encenser, l’exclure ou le reconnaître.

Chercher la secte ou punir le crime ?

En conclusion, on retiendra qu’une secte regroupe les partisans d’une doctrine religieuse particulière, que le prosélytisme ne lui est pas une extension nécessaire et que son seul défaut direct éventuel peut consister, pour ses membres, à croire qu’ils détiennent la seule vérité.

Ainsi, il n’y a pas lieu de discuter ici l’éventuelle nouvelle définition du mot secte »13 – sur laquelle travaillent certains de « nos » représentants à l’Assemblée « Nationale » – puisqu’il faudrait inventer le concept impossible où pourraient se retrouver des organismes médicaux, agricoles, pédagogiques, bancaires, pharmaceutiques, de formation, politiques, religieux, spiritualistes, etc. pour autant qu’ils aient en commun des pratiques criminelles particulières.

Le sens commun préconise ici de définir ces éventuelles pratiques criminelles spécifiques (abus de pouvoir psychologique, abus de faiblesse, récupération illégale de dons…) plutôt que de chercher à caractériser l’ensemble hybride de ceux qui les commettraient.

On pourra par contre éclairer cette quasi pseudo distinction entre école et secte, par celle, proche et relevant du même domaine religieux, entre hérésie et schisme. De plus, « le procédé de l’amalgame, à jamais fécond en hérésiologie »14 y aura été également copieusement utilisé.

Hérésies et schismes

L’hérésie, un concept originellement neutre

« Hérésie » vient du grec hairesis qui signifie simplement « choix », « opinion particulière », ou « courant de pensée ». Ce sens initial neutre est rapporté à des écoles philosophiques grecques (l’Académie de Platon ou le Lycée), appliqué par les juifs préchrétiens d’expression grecque aux tendances internes du judaïsme (pharisiens, sadducéens…) et utilisé comme tel dans les Actes des Apôtres15.

L’hérésie, nécessaire complément à l’orthodoxie

C’est S. Paul qui l’emploiera pour réprouver la formation de « partis » dans les communautés chrétiennes et l’usage péjoratif sera entériné par les travaux d’hérésiologie de S. Justin martyr (v. 100-v. 165 ?) puis du père et docteur de l’Église S. Irénée16 (v. 130-v. 208).

Les hérésies ont été initialement « balayées », négativement, par l’argument principal que leurs auteurs ne disposaient pas de la filiation traditionnelle du Christ, Apôtres puis évêques successifs. Par la suite, c’est, paradoxalement, grâce aux discussions des thèses jugées hérétiques, que le contenu de la foi sera défini et la religion chrétienne établie. De ce point de vue, l’hérésie se sera avérée indispensable à l’orthodoxie.

La religion, une hérésie qui a réussi

Une religion est une hérésie qui a réussi (selon la boutade d’un père de l’Oratoire), c’est, depuis les thèses de W. Bauer17 en 1934, ce que pourrait amener à penser la diversité des formes du christianisme primitif et l’influence prépondérante, en certains endroits, de tendances considérées par la suite comme hérétiques. Cela relativise grandement les concepts d’hérésie et d’orthodoxie.

D’ailleurs, au XVIIIe siècle, les luthériens allemands iront jusqu’à répudier la catégorie même d’hérésie et ce n’est qu’à titre de problème théorique que le théologien allemand Friedrich Schleiermacher (1768-1834) la réintroduira dans la dogmatique18.

L’hérésie ou le prétexte

Plus généralement au cours de l’histoire du christianisme, l’hérésie apparaîtra même souvent plutôt comme un prétexte. En effet,

réalité multiforme, l’hérésie a été, tour à tour ou à la fois, protestation religieuse, innovation ou réaction théologique, exigence de réforme, création d’une religion nouvelle, revendication sociale, dissidence ethnique, résistance nationaliste. Les conflits dont elle a été le prétexte ont donné leur part de bruit et de fureur à l’histoire humaine.

Alain Le Boulluec19.

Pour mémoire, nécessaire dans le contexte actuel, on rappellera que le prétexte hérétique, souvent aux mains des politiques, a aussi permis de récupérer des terres et des biens convoités.

Aujourd’hui en tout cas,

c’est donc une erreur de croire que l’Église a vraiment triomphé d’une hérésie dès qu’elle l’a découverte et condamnée avec précision. Elle ne l’a effectivement surmontée que lorsque sa théologie et sa pratique ont réintégré à la foi et à la vie catholiques ce qu’il y avait de vérité authentique, fût-elle mal dégagée, dans l’hérésie en question.

Alain Le Boulluec20

Et c’est dans la distinction actuelle entre hérésie et schisme que le prétexte hérétique historique apparaîtra le mieux.

Le schisme, négation de l’hérésie

Considéré initialement comme synonyme atténué de l’hérésie21, le schisme en est aujourd’hui distingué, par la théologie (catholique), en tant que division de l’unité catholique ne comportant pas de divergence doctrinale. De ce point de vue, la séparation entre Église d’Orient (orthodoxes) et Église d’Occident n’est pas même schismatique ; et trois raisons le confirment :

  • elle n’a jamais été l’objet d’une adhésion formelle de la part de tout l’épiscopat d’Orient,
  • les raisons doctrinales y ont eu un rôle très secondaire,
  • les rapprochements opérés depuis (le concile de Florence au XVe siècle, par exemple) n’ont pas été officiellement dénoncés.

Si bien que le Siège apostolique a réitéré ses instructions pour que cette appellation ne soit plus employée à ce propos22.

On a presque retrouvé ici la notion d’école à laquelle la secte avait amené, pour peu que le jugement de valeur n’ait pas forcé le choix du terme.

Par contre, un groupe, perçu comme hérétique et rejeté bien qu’il revendique son appartenance à l’Eglise, entérinera le schisme s’il se constitue en Église rivale. C’est le cas du marcionisme (IIe siècle) et de la Réforme protestante où les mobiles du schisme et de l’hérésie s’additionnent. Pour cette dernière, comme les reproches d’hérésie ont été réciproques entre catholiques et protestants, pour peu qu’ils s’annulent, le schisme « consacre » alors la fin de l’hérésie !

En conclusion, on retiendra que si « l’hérésie désigne un phénomène capital [mais tendancieux] de l’histoire du christianisme », « le sens péjoratif du mot dans le langage courant conserve la trace laïcisée de ces coutumes et correspond à la forme la plus aiguë de mésentente intellectuelle »23.

Conclusion

Après le prétexte hérétique, évitons le prétexte sectaire

Une première conclusion sur les termes rappellera que l’hérétique […] ne devient tel que lorsque son enthousiasme pour la vérité qu’il a reconnu l’amène à méconnaître d’autres vérités non moins essentielles à l’intégrité de la foi24. Ainsi, si le prosélytisme, comme on l’a vu, n’est pas un caractère nécessaire de la secte, celle-ci n’est pas nécessairement non plus hérétique, pour peu que sa vérité partielle ne soit pas posée comme exclusive des autres (cas où hérétique et sectaire seraient synonymes).

Par ailleurs, si le schisme peut ressortir comme une négation de l’hérésie, le concept d’école, similairement, pourra nier celui de secte. Ce faisant, l’anathème ne saura être prononcé à l’encontre d’organismes ou de mouvements, jetés sans discernement en pâture à l’opprobre publique, par le choix de mots péjoratifs, dans une intention manipulatrice et par le moyen pervers de l’amalgame. En l’évitant, après le prétexte hérétique, on ne subira pas le prétexte sectaire.

Stupidité ou malveillance, le choix totalitaire

S’il faut bien maintenant conclure sur le contexte qui nécessitait le rappel des définitions effectué, on redira ce qui devrait sembler trivial face à des pratiques criminelles, même éventuellement nouvelles : il s’agit de définir, si nécessaire, ces pratiques et de les poursuivre, mais pas de chercher à déterminer l’ensemble supposé de ceux qui pourraient les commettre.

Dans ce dernier cas, on ne révèle que sa propre stupidité (qu’on pourra pardonner et aider à corriger) ou, plus probablement, des intentions douteuses, voire malveillantes, qui masqueront nécessairement la protection d’intérêts pécuniaires ou idéologiques – la preuve du totalitarisme d’une pensée unique n’étant plus à faire, ni l’« étrange contiguïté qui unit la démocratie au totalitarisme » à démontrer25.

Notes

  1. Voir Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1997.[]
  2. Dictionnaire encyclopédique Larousse, réédition 1983, p 2803).[]
  3. Le droit, selon son enseignement, ne peut contredire la morale ni en prescrivant ce qu’elle défend, ni en interdisant ce qu’elle commande ; la règle de droit est donc contrainte de tenir compte de l’opinion publique (faute de quoi elle risquerait d’être inefficace, voire néfaste au bien public). Dans le cas présent, il va donc s’agir d’influencer, pour la modifier au préalable, la morale dans l’esprit des foules.[]
  4. La « pensée unique » est l’expression, récupérée et dévoyée depuis, lancée par Le Monde diplomatique en janvier 1995 « pour désigner la propagande orchestrée par les marchés financiers ».[]
  5. Dictionnaire étymologique et historique du français, Larousse, Paris, 1993.[]
  6. Dictionnaire étymologique et historique du françaisop.cit.[]
  7. Dictionnaire encyclopédique Larousseop. cit., 1re définition.[]
  8. Le nouveau petit Robert, réédition 1995, 2e définition.[]
  9. Ibidem, 1re définition.[]
  10. Dictionnaire encyclopédique Larousseop. cit., 2e définition.[]
  11. Le nouveau petit Robert, réédition 1995.[]
  12. Le nouveau petit Robert, souvent prompt à entériner les usages discutables (par exemple l’achalandage comme ensemble de marchandises), ajoute au mot secte une troisième définition post-moderne qu’on se gardera d’entériner trop vite : « communauté fermée, d’intention spiritualiste, où des guides, des maîtres exercent un pouvoir absolu sur les membres ».[]
  13. cfRechtglaubigkeit und Ketzerei im ältestem Christentum (orthodoxie et hérésie dans le christianisme primitif), Mohr & Siebeck, Tübingen, 1934 ; 2e éd. par G. Stecker, Tübingen, 1964 (Orthodoxy and Heresy in Earliest Christianity, trad. R.A. Kraft, S.C.M. Press, Londres, 1972).[]
  14. « Hérésies », op.cit.[]
  15. Ibidem.[]
  16. Dictionnaire théologique, Desclée, Tournai, 1963.[]
  17. L’étymologie considérée, à tort ou à raison, est alors le grec aïrésis (arrachement) comparé au grec schisma (déchirure), cf. L.Bouyer, op. cit.[]
  18. Terme ‘créé’ par Montesquieu en 1721, Dictionnaire étymologique et historique du françaisop. cit.[]
  19. in « hérésies », Encyclopædia Universalis, 1995.[]
  20. Ibidem.[]
  21. Auteur notamment de l’Adversus haereses (Réfutation de la fausse gnose).[]
  22. Dictionnaire théologiqueop.cit.[]
  23. « Hérésies », op.cit.[]
  24. Dictionnaire théologiqueop.cit.[]
  25. On lira avec intérêt les analyses sur ce thème de Giorgio Agamben, in Homo Sacer, le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, Paris, 1997.[]