Le fait de pouvoir formuler « cercle carré », alors qu’il n’est pas possible de le penser, de le concevoir, montre que les mots disposent certes d’un sens lexical, mais ne peuvent se substituer à l’intention signifiante.

Plus spécifiquement

Une telle expression appartient à la catégorie des concepts contradictoires, révélant les limites internes du langage lorsque celui-ci prétend représenter l’intelligible. Sur le plan logique, « cercle carré » juxtapose deux définitions incompatibles : le cercle est une figure dont tous les points sont à égale distance d’un centre, tandis que le carré suppose quatre côtés rectilignes et quatre angles droits. Les propriétés constitutives de l’un nient nécessairement celles de l’autre ; aucun objet ne peut être simultanément soumis aux deux définitions sans contradiction.

Le « cercle carré » met donc en lumière la distinction entre la pensée signifiante, soumise au principe de non-contradiction, et la manipulation verbale libre, qui permet de combiner des vocables sans se soumettre aux conditions de possibilité de l’objet. Aristote insistait déjà sur ce point : tout discours significatif doit porter sur un étant, au risque sinon de sombrer dans la nullité logique. Formuler un concept absurde revient à produire une structure syntaxique vide, qui sonne comme un énoncé mais ne désigne rien de pensable.

Cet exemple est précieux en métaphysique et en théologie négative : il rappelle que le langage peut outrepasser les limites de l’intellection et que la simple cohérence grammaticale n’est jamais garantie de réalité. Il en va de même pour les pseudo-concepts tels que « réalité inexistante » ou « cause non causale » lorsqu’ils sont compris de manière univoque. À l’inverse, la pensée symbolique ou analogique peut, elle, articuler légitimement des termes opposés, pour autant qu’elle les situe sur des plans distincts (par exemple, Dieu comme « au-delà de l’être »).

Le « cercle carré » devient ainsi un exercice méthodologique : il aide à discerner le pensable du seulement dicible, et rappelle que le réel se laisse penser selon des principes, tandis que le langage, lui, peut feindre ce qu’il ne saurait signifier. L’intention signifiante, indissociable de l’intelligibilité, règle le bon usage des concepts, et garantit qu’un discours ne se contente pas d’assembler des mots, mais porte réellement connaissance.


Pour aller plus loin

– Aristote, Métaphysique, Γ (principe de non-contradiction).
– Thomas d’Aquin, De veritate, q.1 (sur la vérité comme adéquation de l’intellect et de la chose).
– Leibniz, Discours de métaphysique (contradictions internes et essences possibles).
– Bruno Bérard, Métaphysique pour tous (Paris, L’Harmattan, 2021) ; trad. angl. Metaphysics for Everyone ; trad. it. Sui sentieri della metafisica ; trad. esp. ¿Qué es la metafísica? ; trad. all. Was ist Metaphysik? (sur la cohérence des objets de pensée et la distinction entre dicible et pensable).